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m'a enveloppée en lui trouvant la main brûlante et du rouge aux joues. Je me suis applaudie de ma prudence. J'avais eu l'idée, pour n'effrayer personne, de dire aux médecins de se promener dans le bois en attendant que les fisse demander.

Laisse-nous, dit-elle à Gaston. Deux femmes qui se revoient après cinq ans de séparation ont bien des secrets à se confier, et Renée a sans doute quelque confidence à me faire.

Une fois seule, elle s'est jetée dans mes bras sans pouvoir contenir ses larmes.

- Qu'y-a-t-il donc ? lui ai-je dit. Je t'amène, en tout cas, le premier chirurgien et le premier médecin de l'Hôtel-Dieu , avec Bianchon ; enfin ils sont quatre.

Oh! s'ils peuvent me sauver, s'il est temps, qu'ils viennent ! s'est-elle écriée. Le même sentiment qui me portait à mourir me porte à vivre.

- Mais qu'as-tu fait ?

- Je me suis rendue poitrinaire au plus haut degré en quelques jours.

Et comment ?

Je me mettais en sueur la nuit et courais me placer au bord de l'étang, dans la rosée. Gaston me croit enrhumée, et je meurs.

Envoie-le donc à Paris, je vais chercher moi-même les médecins , ai-je dit en courant comme une insensée à l'endroit où je les avais laissés.

Hélas ! mon ami, la consultation faite, aucun de ses savants ne m'a donné le moindre espoir, ils pensent tous qu'à la chute des feuilles, Louise mourra. La constitution de cette chère créature a singulièrement servi son dessein ; elle avait des dispositions à la maladie qu'elle a développée; elle aurait pu vivre long-temps ; mais en quelques jours elle a rendu tout irréparable. Je ne te dirai pas mes impressions en entendant cet arrêt parfaitement motivé. Ta sais que j'ai tout autant vécu par Louise que par moi. Je suis restée anéantie, et n'ai point reconduit ces cruels docteurs. Le visage baigné de larmes, j'ai passé je ne sais combien de temps dans une douloureuse méditation. Une céleste voix m'a tirée de mon engourdissement par ces mots : Eh! bien , je suis condamnée, que Louise m'a dits en posant sa main sur mon épaule. Elle m'a fait lever et m'a emmenée dans son petit salon. Ne me quitte plus, m'a-t-elle demandé par un regard suppliant, je ne veux pas voir de

désespoir autour de noi ; je veux surtout le tromper, j'en aurai la force. Je suis pleine d'énergie , de jeunesse, et je saurai mourir debout. Quant à moi, je ne me plains pas, je meurs comme je l'ai souhaité souvent : à trente ans, jeune, belle, tout entière. Quant à lui, je l'aurais rendu malheureux, je le vois. Je me suis prise dans les lacs de mes amours, comme une biche qui s'étrangle en s'impatientant d'être prise; de nous deux, je suis la biche..... et bien sauvage. Mes jalousies à faux frappaient déjà sur son cæur de manière à le faire souffrir. Le jour où mes soupçons auraient rencontré l'indifférence, le loyer qui attend la jalousie , eh! bien..... je serais morte. J'ai mon compte de la vie. Il y a des êtres qui ont soixante ans de service sur les contrôles du monde et qui, en effet, u'ont pas vécu deux ans ; au rebours, je parais n'avoir que trente ans, mais, en réalité, j'ai eu soixante années d'amours. Ainsi, pour moi, pour lui, ce dénouement est heureux. Quant à nous deux, c'est autre chose : tu perds une sæar qui t'aime, et cette perte est irréparable. Toi seule, ici, tu dois pleurer ma mort. Ma mort, repritelle après une longue pause pendant laquelle je ne l'ai vue qu'à travers le voile de mes larmes , porte avec elle un cruel enseignement. Mon cher docteur en corset a raison : le mariage ne saurait avoir pour base la passion, ni même l'amour. Ta vie est une belle et noble vie, tu as marché dans ta voie, aimant toujours de plus en plus ton Louis; tandis qu'en commençant la vie conjugale par une ardeur extrême, elle ne peut que décroître. J'ai eu deux fois tort, et deux fois la Mort sera venue souffleter mon bonheur de sa main décharnée. Elle m'a enlevé le plus noble et le plus dévoué des hom-. mes; aujourd'hui, la camarde m'enlève au plus beau, au plus charmant, au plus poétique époux du monde. Mais j'aurai tour à tour connu le heau idéal de l'âme et celui de la forme. Chez Felipe, l'âme domptait le corps et le transformait ; chez Gaston, le carur, l'esprit et la beauté rivalisent. Je meurs adorée, que puis-je vouloir de plus ?... me réconcilier avec Dieu que j'ai négligé peut-être, et vers qui je m'élancerai pleine d'amour en lui demandant de me rendre un jour ces deux anges dans le ciel. Sans eux, le paradis serait désert pour moi. Mon exemple serait fatal : je suis une exception. Comme il est impossible de rencontrer des Felipe ou des Gaston, la loi sociale est en ceci d'accord avec la loi naturelle. Oui, la femme est un être faible qui doit, en se mariant, faire un entier sacrifice de sa volonté à l'homme, qui lui doit en retour le sacrifice

de son égoïsme. Les révoltes et les pleurs que notre sexe a élevés et jetés dans ces derniers temps avec lant d'éclat sont des niaiseries qui nous méritent le nom d'enfants que tant de philosophes nous ont donné.

Elle a continué de parler ainsi de sa voix douce que tu connais, en disant les choses les plus sensées de la manière la plus élégante, jusqu'à ce que Gaston entrât, amenant de Paris sa belle-sœur, les deux enfants et la bonne anglaise que Louise l'avait prié d'aller chercher.

Voilà mes jolis bourreaux , a-t-elle dit en voyant ses deux neveux. Ne pouvais-je pas m'y tromper ? Comme ils ressemblent à leur oncle !

Elle a été charmante pour madame Gaston l'aînée, qu'elle a priée de se regarder au Chalet comme chez elle, et elle lui en a fait les honneurs avec ces façons à la Chaulieu qu'elle possède au plus haul degré.

J'ai sur-le-champ écrit à la duchesse et au duc de Chaulieu, au duc de Rhétoré et au duc de Lenoncourt-Chaulieu , ainsi qu'à Madeleine. J'ai bien fait. Le lendemain, fatiguée de tant d'efforts, Louise n'a pu se promener ; elle ne s'est même levée que pour assister au dîner. Madeleine de Lenoncourt , ses deux frères et sa mère sont venus dans la soirée. Le froid que le mariage de Louise avait mis entre elle et sa famille s'est dissipé. Depuis cette soirée, les deux frères et le père de Louise sont venus à cheval tous les matins, et les deux duchesses passent au Chalet toutes leurs soirées. La mort rapproche autant qu'elle sépare, elle fait taire les passions mesquines. Louise est sublime de grâce, de raison, de charme, d'esprit et de sensibilité. Jusqu'au dernier moment elle montre ce goût qui l'a rendue si célèbre , et nous dispense les trésors de cet esprit qui faisait d'elle une des reines de Paris.

Je veux être jolie jusque dans mon cercueil, m'a-t-elle dit avec ce sourire qui n'est qu'à elle, en se mettant au lit pour y languir ces quinze jours-ci.

Dans sa chambre il n'y a pas trace de maladie : les boissons , les gommes, tout l'appareil médical cst caché.

N'est-ce pas que je fais une belle mort ? disait-elle hier au curé de Sèvres, à qui elle a donné sa confiance.

Nous jouissons tous d'elle en avares. Gaston, que tant d'inquiétudes, tant de clartés affreuses ont préparé, ne manque pas de

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Elle avait exigé de moi que je lui lusse en français le

De Profundis, pendant qu'elle serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle s'était créée.

(MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES.)

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