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par des Religions fausses. Il est donc contraint de soutenir que toutes les Religions sont indifférentes, c'est-àdire, également bonnes, ou également vraies; car ces deux choses sont inséparablement liées dans ses principes; laissons-le s'expliquer lui-même. • « Je regarde toutes les Religions particulières comme «< autant d'institutions salutaires, qui prescrivent, dans « chaque pays, une manière uniforme d'honorer Dieu par « un culte public, et qui peuvent toutes avoir leur raison “ dans le climat, dans le génie du peuple, ou dans

quelque autre cause locale qui rend l'une préférable à « l'autre 1. » Et encore : « Honorez, en général, tous « les fondateurs de vos cultes respectifs ; que chacun « rende au sien ce qu'il croit lui devoir; mais qu'il ne « méprise point celui des autres. Ils ont eu de grands " génies et de grandes vertus; cela est toujours estimable. « Ils se sont dits les envoyés de Dieu ; cela peut être et « n'être pas ?. »

C'est la première fois que j'entends parler des grandes vertus de Mahomet. Au reste, comme il seroit absurde de supposer que des envoyés de Dieu enseignassent l'erreur, et que, d'autre part, une Religion fondée sur l'imposture ne sauroit être une vraie Religion, la dernière phrase que j'ai citée signifie littéralement: Il est possible que toutes les Religions soient vraies ; il est possible qu'elles soient toutes fausses. Ainsi l'on peut choisir entre cette proposition et ces deux autres, qui ne se déduisent pas moins naturellement des principes de Rousseau : Toutes les Religions sont également vraies; il n'existe qu'une seule vraie Religion.

Pour un lecteur qui veut s'entendre, ce n'est pas un lé

1 Émile, t. III,

P.

184. ? Lettre à M. de Beaumont, p. 184.

travail que de chercher à mettre l'auteur d'Émile d'accord avec lui-même. Cette tâche a de quoi rebuter le plus subtil argumentateur. Ainsi, à quelques pages de distance, Rousseau nous apprend qu'il y a « des dogmes " que tout homme est obligé de croire", » et « qu'il n'y a « de vraiment essentiels que les devoirs de la morale”. » Et, comme pour rendre la contradiction plus sensible, il ajoute immédiatement que « le culte intérieur est le pre« mier de ces devoirs, » et que « sans la foi, nulle véri« table vertu n'existe -. » Quelle étrange confusion d'idées ! Le culte intérieur est-il la morale ? La foi est-elle la morale? Et, si nulle vertu n'existe sans la foi, comment la vertu peut-elle être un devoir essentiel, sans que la foi le soit aussi ?

Dès qu'on s'écarte du vrai, la raison, dépourvue de point d'appui, et semblable à un vaisseau qui n'est plus maitre de ses mouvements, flotte au hasard, et suit tour à tour les directions les plus opposées. L'inconséquence est toujours la compagne de l'erreur, parce que l'homme ne se détache jamais de toutes les vérités à la fois; et que celles qu'il retient, incompatibles avec l'erreur, le forcent de se contredire inévitablement. C'est ce qui arrive à Rousseau presque à chaque page. « Dans l'incertitude où nous « sommes, dit-il, c'est une inexcusable présomption de « professer une autre Religion que celle où l'on est né, et « une fausseté de ne pas pratiquer sincèrement celle qu'on « professe. » Quelques lignes auparavant, il fait ainsi parler son personnage fictif : « Reprenez la Religion de « vos pères (la Religion de Calvin)... elle est très-simple et très-sainte; je la crois, de toutes les Religions qui sont « sur la terre, celle dont la morale est la plus pure, et « dont la raison se contente le mieux". »

1 Émile, t. III, p. 186. 2 Ibid., t. III,

p. 186. - Ibid., p. 195.

* Ibid.

1° Il y a donc, à son jugement même, diver's degrés d'incertitude, et par conséquent des motifs de préférence, puisqu'il existe une Religion dont la raison se contente le mieux. Or sur quel fondement seroit-on obligé de vivre dans une Religion dont la raison se contenteroit moins ? JeanJacques reproche faussement au Christianisme d'exiger le sacrifice absolu de la raison, et voici qu'il fait un devoir aux hommes d'agir contre les lumières de leur raison. A quoi donc sera-t-elle bonne, si nous ne devons pas la consulter sur un point d'où dépend notre sort éternel? Rousseau nous apprend, dans ses Confessions, qu'il s'est fort bien trouvé de jeter son salut à croix ou pile; et il conseille, en conséquence, à tout le monde, d'en faire autant. De peur d'être trompé ou de se tromper, il exclut tout ensemble l'autorité et la raison ; c'est beaucoup aussi : ne pourroit-on pas composer? Le hasard a son prix sans doute; cependant la philosophie me semble surfaire

un peu.

2° Aux yeux de Rousseau, le calvinisme est une Religion très-simple et très-sainte. Or une Religion trèssainte est une Religion très-vraie ; autrement, que signi fieroit ce mot sainte ? L'incertitude dont l'auteur d'Émile nous effrayoit tout à l'heure n'est donc pas au fond si redoutable, puisqu'elle ne l'a pas empêché de découvrir une Religion très-vraie? Les autres étant nécessairement fausses, pourquoi ne seroit-il pas permis de les quitter pour celle-là? L'unique difficulté consiste à discerner la seule bonne : or la voilà, selon Rousseau; il n'y a plus de risque de s'y méprendre; et quand, revenant sur ses aveux, il supposeroit toutes les religions bonnes, mais non pas au même degrė; quand la question seroit de savoir quelle est la meilleure, encore ne devroit-on point hésiter; car je ne pense pas qu'il prétendit qu'on dût être arrêté par la crainte qu'il existât une Religion plus que très-vraie.

1 Ibid.

3o A l'en croire, il n'y a de wuiment essentiel que les devoirs de la morale : soit; c'est donc un devoir essentiel d'embrasser la Religion dont la morale est la plus pure ? Point du tout; c'est au contraire une inercusable présomption.

Cette conséquence est tellement absurde, qu'elle a couIraint Rousseau de modifier lui-même ses principes, mais en passant, dans une note, pour ne pas déranger apparemment la parfaite régularité du texte. Quoi qu'il en soit, il convient que « le devoir de suivre et d'aimer la Religion « de son pays ne s'étend pas jusqu'aux dogmes contraires a à la bonne morale '. » Ne demandez rien de plus : vous n'obtiendrez pas d'autre concession. Celle-ci n'est déjà peut-être que trop embarrassante; car, sans préceptes religieux, sans loi positive, comment distinguer avec certitude ce qui est ou non contraire à la bonne morale ? Enfin chacun s'en tirera de son mieux. Mais, quant au reste, fussiez-vous convaincu mille fois que tel dogme est faux, et par conséquent nuisible, et par conséquent injurieux à la Vérité suprême, au nom de la philosophie, il vous est cojoint de l'aimer'; c'est pour vous in devoir, et sûrement un devoir de morale, puisqu'il n'y a d'essentiels que ceux-là. L'auteur n'a-t-il pas sagement fait d'exclure d'abord la raison de son système ?

Autre contradiction. Après un magnifique éloge de

! Émile, t. III, p. 187.

l'Evangile, il ajoute : « Avec tout cela, ce même Évangile « est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent « à la raison, et qu'il est impossible à tout homme sensé « de concevoir ni d'admettre 1. » Cela vous semble positif? Attendez un peu; on vous dira que « le Christianisme, « non pas celui d'aujourd'hui, mais celui de l'Évangile..., << est une Religion sainte, sublime, véritable? » Ainsi le Christianisme est une Religion sainte, sublime, et il est impossible à tout homme sensé de l'admettre ; le Christianisme répugne à la raison, et le Christianisme est une Religion véritable. Dociles admirateurs de cet inconséquent sophiste, que vous avez bonne grâce à reprocher aux chrétiens leur obéissante foi ! Le Christianisine, examine soigneusement, leur paroît, comme à votre maitre, une Religion véritable, et ils y croient : pauvres gens que les préjugés aveuglent au point de ne pas voir qu'il est impossible à tout homme sensé d'admettre cette Religion sainte, sublime, véritable, attendu qu'elle répugne à la raison !

Au reste, le système d'indifférence adopté par J. J. Rousseau ne lui appartient pas même en propre. Jusque dans ses contradictions, il n'est que le copiste de Chubb et des autres déistes anglois. Celui-ci reconnoit « qu'on a ne peut expliquer l'établissement du Christianisme « qu'en admettant la vérité du récit évangélique; que le « ministère de Jésus-Christ et le pouvoir qu'il déploya, « ayant, au moins en général, été favorables au bien pu« blic, il est vraisemblable que Dieu étoit le premier agent a de ce pouvoir, et en dirigeoit l'exercice. » Et après quelques autres réflexions de même nature, il ajoute : « Il suit « de là, ce me semble, qu'il est probable que Jésus-Christ

1 Émile. Contrat social. p. 194.

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