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existe , sans se condamner à rejeter, s'il est conséquent, le témoignage de sa propre raison, sans devenir sceptique. L'existence de Dieu est le premier principe de nos connoissances, parce que cette vérité est la raison dernière de toutes les vérités, qu'on ne peut l'ébranler sans les ébranler toutes, que dans cette vérité première se trouve la lumière nécessaire qui nous découvre toutes les vérités. Enfin l'existence de Dieu est le premier principe de nos connoissances, parce que tous les hommes croient à l'existence de Dieu avant tout raisonnement, qu'ils ont sur cette vérité une certitude de fait inébranlable à tous les sophismes. Descartes ne croyoit pas moins fermement à l'existence de Dieu , ayant d'avoir cherché à la démontrer par l'idée de l'être infini. Les trois quarts du genre humain ne connoissent aucunes des preuves métaphysiques, physiques , et morales , par lesquelles les philosophes démontrent qu'il existe un premier être; très peu d'esprits sont capables d'apprécier la force de ces preuves : cependant tous sont certains que Dieu existe ; ils savent que leur conviction est la conviction de tout le genre humain , et c'est assez pour leur faire mépriser tous les sophismes qu'on pourroit leur opposer. Que faut-il de plus que cette certitude de fait, constante, inébranlable, dans tous les hommes, pour établir l'édifice de nos connoissances ? Pourquoi renverser cette base divine pour nous procurer la jouissance de la replacer de nos propres mains au risque d'échouer dans cette vaine entreprise ? Pourquoi nous déposséder d'une vérité nécessaire, le plus beau présent que nous tenons de la société, pour l'exposer à des chances où beaucoup d'hommes avant nous l'ont perdue, ou du moins ont cru la perdre ? De la règle de nos jugemens.

Le philosophe qui trouveroit au dedans de lui-même une première vérité dont il lui seroit possible de s'assurer indépendamment de tout témoignage extérieur, feroit plus, comme nous l'avons vu, que n'ont fait tous les autres philosophes ; mais il ne seroit guère plus avancé. Il lui faudroit trouver encore un moyen de déduire de ce principe des conséquences certaines, sans quoi une vérité unique, stérile entre ses mains , seroit à la fois le commencement et le terme de sa science. Après avoir jeté un fondement inutile, il se verroit obligé de renoncer à élever le reste de l'édifice.

Aussi tous les philosophes anciens et modernes se sont appliqués à chercher une règle immuable qui dirige d'une manière infaillible les jugemens de l'homme, un criterium qui lui serve à discerner avec certitude la vérité de l'erreur. Cette règle , ils l'ont cherchée dans l'homme isolé: n'est-ce pas la raison qui fait qu'ils ne l'ont pas encore trouvée ?

Et d'abord n'y a-t-il pas une véritable contradiction à vouloir trouver dans la raison individuelle la règle qui doit servir à réprimer les écarts de la raison ? Ou la raison de chaque homme est infaillible , et alors elle n'a pas plus besoin d'une règle qui la dirige que la raison de Dieu même ; ou bien elle est sujette à tomber dans l'erreur, et alors qui vous assure qu'elle ne s'égare pas au moment même où elle croit trouver un moyen pas s'égarer? On s'arrête pas

à cette difficulté. La raison individuelle peut errer; comment ne pas en convenir , lorsqu'on voit

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sans cesse la raison de différens hommes et souvent celle du même homme soutenir le oui ou le non sur la même chose. Il faut donc lui imposer une règle. Mais où la prendra-t-on cette règle ? Dans une raison supérieure ? On n'en veut pas. C'est chaque raison qui se fera ellemême sa règle, adoptant ou rejetant, selon qu'il lui paroîtra convenable , celles qu'on lui propose. Ainsi c'est une raison sujette à errer dans ses jugemens , qui prononce qu'en jugeant d'une certaine manière elle ne pourra jamais errer. Les décisions de la raison empruntent leur certitude de la règle, et la règle emprunte sa certitude des décisions de la raison ; expedient ingénieux, par lequel n'obligeant la raison d'obéir qu'à elle-même, on la déclare souveraine, en paroissant la soumettre à une autorité. Cependant examinons quelques-unes des règles à l'aide desquelles la raison faillible des plus célèbres philosophes a cru pouvoir se promettre de devenir infaillible.

L'évidence, voilà , dit Descartes, la lumière qui discerne la vérité de l'erreur dans nos jugemens; une idée claire et distincte ne sauroit nous tromper. Mais d'abord comment Descartes est-il certain qu'une idée claire et distincte ne peut pas le tromper , lui qui ignore encore si Dieu existe , et qui avoue que, si Dieu le vouloit , ses perceptions les plus évidentes ne seroient que des illusions ? D'ailleurs, j'admets qu'une évidence véritable ne peut pas tromper ; mais comment saurai-je si j'ai cette évidence ? Ne me faut-il pas encore un caractère auquel je puisse distinguer l'évidence véritable de celle qui ne seroit qu'apparente?

Ce caractère existe , répondent quelques philosophes. Si l'évidence produit en vous un sentiment de vérité qui entraîne votre raison d'une manière irrésistible , vous êtes sûr de ne pas vous égarer. Pascal répond : « Tout notre « raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la « fantaisie est semblable et contraire au sentiment; sem« blable, parce qu'elle ne raisonne point; contraire, « parce qu'elle est fausse : de sorte qu'il est bien difficile « de distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon « sentiment est fantaisie, et que sa fantaisie est senti« ment, et j'en dis de même de mon côté. On aurait « besoin d'une règle. La raison s'offre ; mais elle est plia« ble à tous sens.... ». Ainsi cette nouvelle règle a besoin d'une autre règle, comme Pascal le prouve; elle est donc insuffisante et inutile. Qui oserait dire effet que la force de la conviction mesure le degré de la certitude? alors il n'y a qu'à avoir un esprit entièrement faux pour pouvoir acquérir la certitude entière de l'erreur.

Aristote vient, et nous montre huit préceptes écrits de sa main; c'est la loi dernière des esprits, dont l'observation assure l'infaillibilité à notre raison. Les philosophes modernes effacent sept de ces préceptes, et réduisent à une seule toutes les règles du raisonnement. Je demanderai aux philosophes modernes, comme au prince des anciens philosophes, comment je puis m'assurer qu'en observant leurs règles je raisonnerai toujours d'une manière exacte. Par quelques simples raisonnemens, répondent-ils. Mais qui me dit qu'en voulant me prouver les règles du raisonnement il ne m'arrivera pas de mal raisonner ? Et , supposé que je me démontre la certitude de vos règles , suisje certain de les bien appliquer ? N'est-il jamais arrire

qu'un homme ait fait un mauvais syllogisme en croyant ne manquer à aucune des règle d’Aristote ? Qui m'assure que je serai plus heureux ?

Ainsi je ne conteste pas qu'un bon raisonnement ne soit un moyen de certitude; je conteste encore moins

que la raison individuelle ne puisse faire des raisonnemens exacts : mais, comme on est aussi forcé d'admettre qu'il peut lui arriver de faire des sophismes, il lui faut une règle qui lui serve à discerner un raisonnement d'un sophisme, de même qu'il ne faut pas conclure, de ce qu'il circule de fausses monnoies, qu'il n'y en a pas de bonnes, mais qu'on risque d'être trompé à chaque moment, s'il n'y a pas un signe qui distingue les pièces véritables. Or, tant qu'on cherche dans la raison la règle de la raison, on est forcé de faire soi-même un fort mauvais raisonnement, un cercle vicieux, puisqu'on ne pourra s'assurer de la règle que par la raison, et de la raison que par la règle. Voilà un inconvénient commun à tous les systèmes des philosophes.

Voici un inconvénient plus grave encore. Si vous placez dans la raison individuelle la règle dernière qui doit diriger la raison de chaque homme, vous vous êtez tout moyen de redresser une raison qui s'égare. De quel droit voudriez-vous imposer la vérité la plus claire pour vous à une raison à qui vous avez appris à ne rien admettre qui ne soit clair pour elle ? Tout homme pourra rejeter les principes les plus incontestables, du moment qu'ils ne lui paroîtront pas suffisamment démontrés. On l'a dit et il est très vrai : « Deux esprits, partant du même point et mar$ chant vers le même but, ne sauraient faire quatre pas

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