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« sans se séparer ». Mais si l'on admet le principe des philosophes, il faut désespérer de jamais réunir les esprits opposés. Cette vérité est évidente pour moi, direz-vous.

. Je réponds qu'à mes yeux elle n'a pas la même évidence; votre raison dit oui, et sur la même question ma raison dit non : raison pour raison, l'une vaut bien l'autre; je laisse la mienne me conduire : deux raisons souveraines ne doivent pas chercher à se faire la loi. Vous laisserez donç dans son erreur cet esprit qui s'égare; ou bien, supposant que ce qui est évident pour vous l'est nécessairement pour tout le monde , vous serez réduit à accuser la bonne foi de tout homme qui ne sera pas de votre avis, et à faire toujours succéder les injures aux raisons, ce qui n'est ière raisonnable.

Eh quoi ! n'est-il pas souverainement injuste qu'un esprit foible et borné, après avoir supposé sans raison que son évidence est une lumière infaillible, ose encore défier tous les esprits de dire sans imposture qu'ils ne voient pas comme lui ? Non, si vous voulez soumettre ma raison, ce n'est pas ainsi qu'il faut vous y prendre. Montrez-lui dans une raison supérieure une autorité qui lui impose : toute autre règle, j'ai le droit de la rejeter avec mépris.

Au reste, ce qu'on peut conclure de tous les systèmes des philosophes, c'est que tous ont senti le besoin d'une règle qui terminát les querelles des raisons individuelles, en redressant celles qui s'égarent. Mais comment n'ont-ils pas vu qu'il etoit absurde de chercher cette règle dans les raisons opposées, que c'étoit remettre aux parties intéressées le jugement du procès?

La règle qui doit redresser la raison ne peut donc se

trouver que

dans une raison supérieure. Quelle est cette raison dont l'autorité seule peut réformer et réforme en effet sans appel les jugemens des raisons individuelles? Ici encore, au lieu de nous jeter dans des systèmes, étudions la nature, ou plutôt la Providence, dans la manière dont elle fixe les esprits dans la certitude.

L'homme, être foible et sujet à errer, trouve au dedans. de lui un sentiment de foiblesse qui le porte à se défier de lui-même. De là sa raison, timide, incertaine, lorsqu'elle se voit seule, cherche naturellement un appui dans la raison des autres hommes; les vérités lui inspirent plus ou moins de confiance suivant qu'elle les voit plus généralement admises, et lorsque ses jugemens se trouvent conformes à la manière de juger du plus grand nombre, ils acquièrent à son égard une certitude inébranlable.

De là ce sentiment naturel qui nous porte à nous défier des idées nouvelles qui naissent dans notre esprit. Un homme seul dans la retraite croit découvrir une conséquence importante d'un principe déjà certain pour lui; la clarté avec laquelle cette vérité nouvelle brille à ses yeux entraîne au premier moment, je le veux, l'assentiment de sa raison; mais je le vois revenir bientôt sur un premier jugement, examiner encore. Qu'il rencontre d'autres hoinmes, il sent le besoin de s'assurer si cette idée, évidente pour lui, les affectera de la même maniere. Sa conviction s'affermit, si elle se trouve conforme à leur conviction; elle diminue, si elle est opposée. Le nombre des témoignages décidera de la confiance que cette idée nouvelle doit lui inspirer; unanimes en sa faveur , ils la lui ferontadmettre avec une conviction inébranlable; unanimes contre, ils le forceront au moins à demeurer dans le doute. L'évidence générale est donc l'épreuve à laquelle l'homme se sent porté à soumettre son évidence avant de la croire infaillible.

N'est-ce pas ce que l'on aperçoit encore dans la plupart des discussions? « Que deux ou plusieurs personnes dif« fèrent de sentiment, que font-elles après avoir mutuel« lement essayé de se convaincre ? Elles cherchent un ar« bitre, c'est-à-dire, une autorité qui détermine , sinon la « certitude, du moins la vraisemblance en faveur de l'un « des sentimens contestés... Nous nous défions des idées « mêmes qui nous paroissent les plus claires , quand nous « les voyons repoussées généralement par les autres homa mes; et la dernière raison, souvent la seule et tou« jours la plus forte que nous puissions opposer aux so

phistes et aux disputeurs opiniâtres, est ce mot acca« blant : Vous êtes le seul qui pensiez ainsi ». Voilà donc la règle de vérité

que

la nature elle-même nous indique, l'accord des jugemens de notre raison avec les jugemens de la raison des autres hommes. Infaillible, cette règle est le dernier moyen de certitude; car si la raison générale peut errer, combien plus toute raison individuelle. Souveraine , elle impose par une autorité que personne ne peut récuser: prétendre avoir raison contre le genre humain, ce seroit se déclarer fou, s'exclure de la société des hommes. Décisive, enfin, cette règle peut seule mettre un terme aux différends des raisons particulières. Deux hommes disputent l'un contre l'autre ; c'est une raison individuelle qui est opposée à une raison individuelle: d'un côté ni de l'autre, il n'y a aucun motif de céder; il faut un juge. Il se trouve que la chose a été déjà jugée par le genre humain, qu'on ne fait que soutenir d'une part une vérité admise

* Essai sur l’Ind., t. II, pag. 28.

par

tous les hommes; il y aura folie de l'autre part, si l'on ne cède pas.

La raison générale, envisagée comme règle de vérité, peut être donc considérée comme le tribunal où ressortissent les querelles des raisons individuelles, et dont la sanction imprime le dernier degré de certitude à nos jugemens. Il peut arriver, ou que notre conviction soit opposée à celle du genre humain, et alors on convient que nous devons la déclarer fausse; ou qu'elle soit la mêine que celle de tout le reste des hommes, et alors il n'y a aucune difficulté. Mais puisque, dans le conflit, notre raison doit céder à la raison générale, ne devons-nous pas conclure que, dans les choses où toutes deux sont conformes, c'est de la seconde que la première emprunte sa force?

Mais, direz-vous, combien de questions sur lesquelles la raison générale n'est pas fixée! Votre règle ne s'étend pas

à toutes les vérités; elle est donc insuffisante. « On ne remarque pas assez , coinme on l'a très bien dit, « qu'il ne s'agit pas plus de donner à l'homme la certitude « de toutes les vérités, que de l'enrichir de toutes les « vertus, de le rendre infaillible que de le rendre impec« cable. Sans doute nos lumières seront toujours mêlées « de beaucoup de ténèbres, comme nos vertus de beaucoup « de défauts; c'est la condition de notre nature présente ». A quoi donc l'homme doit-il raisonnablement prétendre ?.. A arriver à une conviction entière sur ces questions plus

a

curieuses qu’utiles, que Dieu, comme dit l'Écriture, abandonnées aux disputes des philosophes, et qu'ils débattent en effet depuis quatre mille ans sans pouvoir encore s'accorder ? Non, sans doute. Mais il est des vérités d'un autre ordre qui se lient directement avec les intérêts de notre avenir et notre bonheur dès la vie présente, qui sont le fondement de la religion et de l'ordre social; voilà les questions sur lesquelles il importoit que l'homme ne pût jamais élever des doutes raisonnables. Or, tous les principes qui intéressent véritablement l'homme , ayant appelé l'attention des hommes de tous les siècles, ont été toujours décidés par la raison sociale, ou plutôt ne sont que la raison sociale elle-même. On peut dire en genéral que l'homme doit desirer une certitude plus inébranlable à mesure que les vérités l'intéressent davantage, et on peut aussi assurer que,

selon
que

les vérités sont plus ou moins importantes, elles ont été plas invariablement connues, transmises , parlées, et qu'elles reposent par conséquent sur des décisions de la raison générale plus claires, plus sensibles, plus irrefragables.

Il faut encore remarquer que, dès qu'il s'agit d'établir quelqu'une de ces vérités religieuses ou sociales sur lesquelles il importe surtout qu'il ne puisse rester aucune incertitude, l'application de la règle indiquée par M. de la Mennais ne peut souffrir aucune difficulté. Votre force est alors toute dans un fait qui n'est ni douteux ni contesté. L'athée convient que tout le genre humain croit à l'existence d'un premier être ; le matérialiste avoue que l'universalité morale des hommes croit à l'immortalité de l'ame. Il ne s'agit pas de prouver au matérialiste ou à l'a

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