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orientales', la chasteté y estant en singuliere re-eschaffauts tragiques; et malheurs qui ne pincommendation, l'usage pourtant souffroit qu'une cent que par le rapport: car Bonne femme, et Bon femme mariee se peust abbandonner à qui luy pre- mariage, se dict, non de qui l'est, mais duquel sentoit un elephant ; et cela, avecques quelque on se taist. Il fault estre ingenieux à eviter cette gloire d'avoir esté estimee à si hault prix. Phedon ennuyeuse et inutile cognoissance; et avoient les le philosophe, homme de maison, aprez la prinse Romains en coustume, revenants de voyage', de son païs d'Elide, feit mestier de prostituer, au- d'envoyer au devant en la maison faire sçavoir tant qu'elle dura, la beaulté de sa ieunesse à qui leur arrivee aux femmes, pour ne les surprendre; en voulut, à prix d'argent, pour vivre. Et Solon et pourtant a introduict certaine nation que le feut le premier en la Grece, dict on, qui, par ses presbtre ouvre le pas à l'espousee, le iour des loix, donna la liberté aux femmes, aux despens nopces, pour oster au marié le doubte et la curiode leur pudicité, de prouveoir au besoing de leur sité de chercher, en ce premier essay, si elle vient vie: coustume qu'Herodote3 dict avoir esté re- à luy vierge, ou blecee d'une amour estrangiere. ceue avant luy en plusieurs polices. Et puis, quel fruict de cette penible solicitude 4? car quelque justice qu'il y ayt en cette passion, encores fauldroit il veoir si elle nous charie utilement: est il quelqu'un qui les pense boucler par son industrie?

Pone seram; cohibe: sed quis custodiet ipsos Custodes? cauta est; et ab illis incipit uxor 5: quelle commodité ne leur est suffisante, en un siecle si scavant?

La curiosité est vicieuse par tout; mais elle est pernicieuse icy : c'est folie de vouloir s'esclaircir d'un mal auquel il n'y a point de medecine qui ne l'empire et le rengrege; duquel la honte s'augmente et se publie principalement par la ialousie; duquel la vengeance blece plus nos enfants qu'elle ne nous guarit. Vous asseichez et mourez à la queste d'une si obscure verification. Combien piteusement y sont arrivez ceulx de mon temps qui en sont venus à bout ! Si l'advertisseur n'y presente quand et quand le remede et son secours, c'est un advertissement iniurieux, et qui merite mieulx un coup de poignard, que ne faict un desmentir. On ne se mocque pas moins de celuy qui est en peine d'y prouveoir, que de celuy qui l'ignore. Le charactere de la cornardise est indelebile; à qui il est une fois attaché, il l'est tousiours: le chastiement l'exprime plus que la faulte. Il faict beau voir arracher de l'umbre et du doubte nos malheurs privez, pour les trompetter en des

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Mais le monde en parle. Ie sçay cent honnestes hommes cocus, honnestement et peu indecemment; un galant homme en est plainct, non pas desestimé. Faictes que vostre vertu estouffe vostre malheur; que les gents de bien en mauldissent l'occasion; que celuy qui vous offense tremble seulement à le penser. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit iusques au plus grand? Tot qui legionibus imperitavit,

Et melior quam tu multis fuit, improbe, rebus 2: veois tu qu'on engage en ce reproche tant d'honnestes hommes en ta presence; pense qu'on ne t'espargne non plus ailleurs. Mais iusques aux dames, elles s'en mocqueront: et dequoy se mocquent elles en ce temps plus volontiers que d'un mariage paisible et bien composé? Chascun de vous a faict quelqu'un cocu: or nature est toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La frequence de cet accident en doibt meshuy avoir moderé l'aigreur : le voylà tantost passé en coustume.

Miserable passion! qui a cecy encores, d'estre incommunicable;

Fors etiam nostris invidit questibus aures 3: car à quel amy osez vous fier vos doleances, qui, s'il ne s'en rit, ne s'en serve d'acheminement et d'instruction pour prendre luy mesme sa part à la curee? Les aigreurs comme les doulceurs du mariage se tiennent secrettes par les sages; et parmy les aultres importunes conditions qui se treuvent en iceluy, cette cy, à un homme languagier, comme ie suis, est des principales, que la coustume rende indecent et nuisible qu'on com.

1 PLUTARQUE, Les demandes des choses romaines, c. 9. C. 2 D'un héros, d'un fameux général d'armée, supérieur en tant de choses à un misérable comme toi. LUCRÈCE, III, 1039, 1041.

3 Le sort nous envie jusqu'à la consolation de faire enten dre nos plaintes. CATULLE, Carm. LXVII, 170.

4 Languagier, homo verbosus, linguax. NICOT.

munique à personne tout ce qu'on en sçait et qu'on | ment haulsé le chevet'à sa marchandise par le

en sent '.

Materiam culpæ prosequiturque suæ3.

Et quant au second poinct serions nous pas moins cocus, si nous craignions moins de l'estre? suyvant la complexion des femmes; car la def

fense les incite et convie :

Ubi velis, nolunt; ubi nolis, volunt ultro 4:
Concessa pudet ire via 5.

maquerelage des loix, cognoissant combien c'est De leur donner mesme conseil à elles, pour les un sot deduict, qui ne le feroit valoir par fantasie desgouster de la ialousie, ce seroit temps perdu: et par cherté? enfin c'est toute chair de porc, que leur essence est si confite en souspeçon, en va- la saulse diversifie, comme disoit l'hoste de Flanité et en curiosité, que de les guarir par voye minius. Cupidon est un dieu felon : il faict son legitime, il ne fault pas l'esperer. Elles s'amen- ieu à luicter la devotion et la iustice; c'est sa dent souvent de cet inconvenient, par une forme gloire, que sa puissance chocque toute aultre puis de santé beaucoup plus à craindre que n'est la ma-sance, et que toutes aultres reigles cedent aux ladie mesme car comme il y a des enchante- siennes ; ments qui ne sçavent pas oster le mal qu'en le rechargeant à un aultre, elles reiectent ainsi volontiers cette fiebvre à leurs maris, quand elles la perdent. Toutesfois, à dire vray, ie ne sçay si on peult souffrir d'elles pis que la ialousie : c'est la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres, la teste. Pittacus disoit, «Que chascun avoit son default; que le sien estoit la mauvaise teste de sa femme: hors cela, il s'estimeroit de tout poinct heureux 2. » C'est un bien poisant inconvenient, duquel un personnage si iuste, si sage, si vaillant, sentoit tout l'estat de sa vie alteré : que debvons nous faire, nous aultres hommelets ? Le senat de Marseille eut raison d'interiner sa requeste à celuy qui demandoit permission de se tuer pour s'exempter de la tempeste de sa femme 3; car c'est un mal qui ne s'em-loit qu'il s'en ressentist. Cet animal ne se pouporte iamais qu'en emportant la piece, et qui n'a aultre composition qui vaille, que la fuitte ou la souffrance, quoy que toutes les deux tres difficiles. Celuy là s'y entendoit, ce me semble, qui dit « qu'un bon mariage se dressoit d'une femme aveugle, avec un mary sourd. »

Quelle meilleure interpretation trouverions nous au faict de Messalina? Elle feit au commencement son mary cocu à cachettes, comme il se faict : mais conduisant ses parties trop ayseement, par la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soubdain cet usage; la voylà à faire l'amour à la descouverte, advouer des serviteurs, les entretenir et les favoriser à la veue d'un chascun : elle vou

vant esveiller pour tout cela, et luy rendant ses plaisirs mols et fades par cette trop lasche facìlité, par laquelle il sembloit qu'il les auctorisast et legitimast, que feit elle? Femme d'un empereur sain et vivant, et à Rome, au theatre du monde, en plein midy, en feste et cerimonie publicque, et avecques Silius, duquel elle iouïssoit long temps devant, elle se marie un iour que son mary estoit hors de la ville 6. Semble il pas qu'elle s'acheminast à devenir chaste, par la nonchalance de son mary? ou qu'elle cherchast un aultre mary qui luy aiguisast l'appetit par sa ialousie, et qui, en luy insistant 7, l'incitast? Mais la premiere dif

Regardons aussi que cette grande et violente aspreté d'obligation que nous leur enioignons, ne produise deux effects contraires à nostre fin à sçavoir, Qu'elle aiguise les poursuyvants, et face les femmes plus faciles à se rendre; car quant au premier poinct, montant le prix de la place, nous montons le prix et le desir de la conqueste. Seroit ce pas Venus mesme qui eust ainsi fine-ficulté qu'elle rencontra feut aussi la derniere :

1 Camus, évêque de Belley, répondit à un mari qui le priait d'engager sa femme à mener une vie plus honnête et plus décente: «< Tout ce que je pourrais représenter à votre femme serait assez inutile. Le silence de ma part, et surtout de la vôtre, me parait beaucoup plus sage. Croyez-moi, mon ami, il vaut mieux s'appeler Cornelius Tacitus que Publius Cornelius. » N.

2 PLUTARQUE, Du contentement ou repos de l'esprit, c. 11. Le mot de default, dont Montaigne se sert après Amyot, signifie ici traverse, incommodité, quelque chose qui trouble notre repos, qui nous empêche d'être heureux. C.

3 Montaigne parle ailleurs,liv. II, c. 3, de cette permission accordée par le sénat de Marseille à ceux qui étaient las de la vie, et il en parle évidemment d'après VALÈRE MAXIME, II, 6, 7, mais la petite histoire qu'il fait ici parait être entièrement de son invention. J. V. L.

cette beste s'esveilla en sursault; on a souvent pire marché de ces sourdauds endormis; i'ay veu par experience que cette extreme souffrance, quand

• Expression usitée du temps de Montaigne, pour dire renchérir sa marchandise. C'est précisément là le sens que Cotgrave lui donne dans son dictionnaire. C.

2 TITE-LIVE, XXXV, 49. C.

3 Il cherche incessamment une nouvelle matière à ses excès. OVIDE, Trist. IV, 1, 34.

4 Voulez-vous, elles ne veulent point; ne voulez-vous point, elles veulent. TÉRENCE, Eunuch. act. IV, sc. 8, v. 43.

5 Elles rougiraient de suivre une route permise. LUCAIN, II, 446.

6 TACITE, Annal. XI, 26, 27, etc. C.
7 En lui résistant. C.

elle vient à se desnouer, produict des vengeances | dire, ie dis que c'est Bien penser. C'est la gailplus aspres; car prenant feu tout à coup, la cholere et la fureur s'emmoncellant en un, esclate touts ses efforts à la premiere charge,

Irarumque omnes effundit habenas':

il la feit mourir, et grand nombre de ceulx de son intelligence: jusques à tel qui n'en pouvoit mais, et qu'elle avoit convié à son lict à coups

d'escourgee.

Ce que Virgile dict de Venus et de Vulcan, Lucrece l'avoit dict plus sortablement d'une iouïssance desrobbee d'elle et de Mars:

Belli fera manera Mavors Armipotens regit, in gremium qui sæpe tuum se Reiicit, æterno devinctus vulnere amoris;

lardise de l'imagination qui esleve et enfle les paroles pectus est, quod disertum facit1 : nos gents appellent iugement, langage, et beaux mots, les pleines conceptions. Cette peincture est conduicte, non tant par dexterité de la main, comme pour avoir l'obiect plus vifvement empreinct en l'ame. Gallus parle simplement, parce qu'il conceoit simplement : Horace ne se con tente point d'une superficielle expression, elle le trahiroit; il veoid plus clair et plus oultre dans les choses; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se representer; et les luy fault oultre l'ordinaire, comme sa conception est oultre l'ordinaire. Plutarque dict' qu'il veid le langage latin par les choses: icy de mesme; le sens esclaire et produict les paroles, non plus de vent, ains de chair et d'os; elles signifient plus qu'elles ne disent. Les imbecilles sentent encores quelque image de cecy : car en Italie ie disoy ce qu'il me plaisoit, en devis Quandierumine ce reiicit, pascit, inhians, molli, communs; mais aux propos roides, ie n'eusse foret, medullas, labefacta, pendet, percurrit1, et cette noble circumfusa, mere du gentil infu- osé me fier à un idiome que ie ne pouvoy plier sus, l'ay desdaing de ces menues poinctes et al-ny contourner oultre son allure commune: i'y veulx pouvoir quelque chose du mien. lusions verbales qui nasquirent depuis. A ces bonnes gents, il ne falloit d'aiguë et subtile rencontre; leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et constante: ils sont tout epigramme; non la queue seulement, mais la teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé", rien de traisnant; tout y marche d'une pareille teneur: contextus virilis est; non sunt circa flos culos occupati 6. Ce n'est pas une eloquence molle,

Pascit amore avidos inhians in te, dea, visus,
Eque tuo pendet resupini spiritus ore:
Hunc tu, diva, tuo recubantem corpore sancto
Circumfusa super,
suaveis ex ore loquelas
Funde 3.

et seulement sans offense : elle est nerveuse et

solide, qui ne plaist pas tant comme elle remplit et ravit; et ravit le plus les plus forts esprits. Quand ie veoy ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, ie ne dis pas que c'est Bien

* Et lâche la bride à ses transports. VIRG. Énéide, XII, 499. Mnester, comédien, et Traulus Montanus, chevalier.

TACITE, Annal. XI, 36. C.

3 Souvent ce dieu si fier, vaincu par tes appas,
Dépose sa fierté pour languir dans tes bras:

Sa tête est sur ton sein nonchalamment penchée,
Et l'amour tient son âme à ta bouche attachée;
Ses yeux étincelants errent sur ton beau corps.

Parle pour les Romains dans ces moments si doux.
LUCAÈCE, I, 33. (Trad. de Hesnault.)

4 Tous ces mots, si naturels et si expressifs, se trouvent, les uns dans le passage de Virgile cité plus haut, d'après l'Énéide, VIII, 387; et les autres dans ce dernier passage de Lucrèce. C.

5 De forcé, disons-nous aujourd'hui; et peut-être ne parlait-on pas autrement à la cour, du temps de Montaigne. C. 6 Leur discours est un tissu de beautés måles; ils ne songent pas à l'orner de vaines fleurs. SÉNÈQUE, Epist. 33.

Le maniement et emploite des beaux esprits donne prix à la langue; non pas l'innovant, tant services, l'estirant et ployant; ils n'y apportent comme la remplissant de plus vigoreux et divers point de mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et t3 leur usage, luy apprennent des mouvements inaccoustumez, mais prudemment et ingenieusement. Et combien peu cela soit donné à touts, il se veoid par tant d'escrivains françois de ce siecle : ils sont assez hardis et desdaigneux, pour ne suyvre pas

la route commune; mais faulte d'invention et de discretion les perd; il ne s'y veoid qu'une miserable affectation d'estrangeté, des desguisements froids et absurdes, qui, au lieu d'eslever, abbattent la matiere: pourveu qu'ils se gorgiasent*

C'est le cœur qui fait l'éloquence. QUINTIL. X, 7.

2 Dans la Vie de Démosthène, c. I. « Bien tard, dit-il, estant ia fort avant au decours de mon aage, l'ay commencé à prendre en main livres latins: en quoy il m'est advenu une chose estrange, mais veritable neantmoins; c'est que ie n'ay pas tant apprins ny tant entendu les choses par les paroles, comme, par quelque usage et cognoissance que l'avoy des choses, ie suis venu à entendre aulcunement les paroles. » Version d'Amyot. C.

3 Leur donnent plus de poids, plus de force et plus d'éner gie; enrichissent la langue de tours nouveaux, mais autorisés par l'application sage et ingénieuse qu'ils en savent faire. C.

4 Pourvu qu'ils puissent trouver, dans la nouveauté de quelques mots, de quoi s'applaudir, ils ne se mettent point en peine de peindre exactement les choses. Se gorgiaser,

en la nouvelleté, il ne leur chault de l'efficace; pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux.

Quand l'escris, ie me passe bien de la compaignie et souvenance des livres, de peur qu'ils n'interrompent ma forme; aussi qu'à la verité les bons aucteurs m'abbattent par trop, et rompent le courage : ie fois volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garsons qu'ils ne laissassent venir en sa boutique aulcun coq naturel; et auroy plustost besoing, pour me donner un peu de lustre, de l'invention du musicien Antigenides1, qui quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que, devant ou aprez luy, son auditoire feust abbruvé de quelques aultres mauvais chantres. Mais ie me puis plus mal ayseement desfaire de Plutarque; il est si universel et si plein, qu'à toutes occasions, et quelque subiect extra

En nostre langage ie treuve assez d'estoffe, mais un peu faulte de façon car il n'est rien qu'on ne feist du iargon de nos chasses et de nostre guerre, qui est un genereux terrein à emprunter; et les formes de parler, comme les herbes, s'amendent et fortifient en les transplantant. Ie le treuve suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoreux suffisamment; il succombe ordinairement à une puissante conception: si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il languit soubs vous, et fleschit; et qu'à son default le latin se presente au secours, et le grec à d'aultres. D'aulcuns de ces mots que ie viens de trier, nous en appercevons plus mal aysee-vagant que vous ayez prins, il s'ingere à vostre ment l'energie, d'autant que l'usage et la frequence nous en ont aulcunement avily et rendu vulgaire la grace; comme en nostre commun, il s'y rencontre des phrases excellentes, et des metaphores, desquelles la beaulté flestrit de vieillesse, et la couleur s'est ternie par maniement trop ordinaire mais cela n'oste rien du goust à ceulx qui ont bon nez, ny ne deroge à la gloire de ces anciens aucteurs qui, comme il est vraysemblable, meirent premierement ces mots en ce lustre.

Les sciences traictent les choses trop finement, d'une mode artificielle, et differente à la commune et naturelle. Mon page faict l'amour, et l'entend: lisez luy Leon hebreu et Ficin; on parle de luy, de ses pensees et de ses actions, et si n'y entend rien. Ie ne recognoy pas chez Aristote la pluspart de mes mouvements ordinaires; on les a couverts et revestus d'une aultre robbe, pour l'usage de l'eschole: Dieu leur doint bien faire ! Si l'estoy du mestier, ie naturalizeroy l'art, autant comme ils artializent la nature 3. Laissons là Bembo et Equicola 4.

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Léon hébreu, ou de Juda, est un rabbin portugais qui vivait sous Ferdinand le Catholique, et qui a composé un Dialogue sur l'Amour. Ce dialogue a été traduit de l'italien en français, et souvent imprimé dans le seizième siècle. Ficin, qui vivait dans le même temps, traduisit les œuvres de Platon, de Plotin, et composa divers écrits de métaphysique. E. J.

2 Dieu veuille qu'ils aient eu raison!

3 Edition de 1588, fol. 383 verso: « Si i'estoy du mestier, ie traicteroy l'art le plus naturellement que ie pourroy. » Ce passage seul prouverait combien les corrections de Montaigne sont quelquefois heureuses. D'une phrase commune il fait une pensée originale et profonde. J. V. L.

Bembo (le cardinal) est un poëte licencieux, dont Jean Martin a traduit gli Asolani, sous le titre : les Asolains, de

besongne, et vous tend une main liberale et inespuisable de richesses et d'embellissements. Il m'en faict despit, d'estre si fort exposé au pillage de ceulx qui le hantent; ie ne le puis si peu raccointer, que ie n'en tire cuisse ou aile.

Pour ce mien desseing, il me vient aussi à propos d'escrire chez moy, en païs sauvage, où personne ne m'ayde, ny me releve; où ie ne hante communement homme qui entende le latin de son patenostre, et de françois un peu moins. Ie l'eusse faict meilleur ailleurs, mais l'ouvrage eust esté moins mien : et sa fin principale et perfection, c'est d'estre exactement mien. Ie corrigeroy bien une erreur accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inadvertement; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m'a dict, ou que moy mesme me suis dict: « Tu ez trop espez en figures: Voilà un mot du creu de Gascoigne : Voylà une phrase dangereuse (ie n'en refuy aulcune de celles qui s'usent emmy les rues françoises; ceulx qui veulent combattre l'usage par la grammaire se mocquent): Voyla un discours ignorant : Voylà un discours paradoxe : En voylà un trop fol: Tu te ioues souvent; on estimera que tu dies à droict ce que tu dis à feincte. Ouy, fois ie; mais ie corrige les faultes d'inadvertance, non celles de coustume. Est ce pas ainsi que ie parle? par tout me reprela Nature d'amour, Paris, 1547, in-8°. Équicola, théologien et philosophe du seizième siècle, a fait un livre intitulé, della Natura d'amore. C'est à tous ces ouvrages que Montaigne fait allusion. E. J.

On lit Antigonydes dans l'édition de 1802, et Antinonydes dans toutes les autres : ces deux leçons sont évidemment fautives; d'après Valère Maxime, Aulu-Gelle, Plutarque et Suidas, on doit écrire Antigenides. E. J.-Coste a le premier signalé la bonne leçon, et sa note est dans l'édition de 1802. DD.

sente ie pas vifvement? suffit. I'ai faict ce que i'ay voulu : tout le monde me recognoist en mon livre, et mon livre en moy.

Or i'ay une condition singeresse et imitatrice : quand ie me mesloy de faire des vers ( et n'en feis iamais que des latins), ils accusoient evidemment le poëte que ie venoy dernierement de lire; et de mes premiers Essais, aulcuns puent un peu l'estrangier à Paris, ie parle un langage aulcunement aultre qu'à Montaigne. Qui que ie regarde avecques attention, m'imprime facilement quelque chose du sien: ce que ie considere, ie l'usurpe; une sotte contenance, une desplaisante grimace, une forme de parler ridicule; les vices plus, d'autant qu'ils me poignent, ils s'accrochent à moy, et ne s'en vont pas sans secouer. On m'a veu plus souvent iurer par similitude que par complexion: imitation meurtriere, comme celle des singes horribles en grandeur et en force que le roy Alexandre rencontra en certaine contree des Indes, desquels aultrement il eust esté difficile de venir à bout; mais ils en presterent le moyen par cette leur inclination à contrefaire tout ce qu'ils veoyoient faire car par là les chasseurs apprindrent de se chausser des souliers à leur veue, avecques force nœuds de liens; de s'affubler d'accoustrements de teste à tout des lacs courants, et oindre, par semblant, leurs yeulx de glux1. Ainsi mettoit imprudemment à mal ces pauvres bestes leur complexion singeresse: ils s'engluoient, s'enchevestroient et garrottoient eulx mesmes. Cette aultre faculté de representer ingenieusement les gestes et paroles d'un aultre, par desseing, qui apporte souvent plaisir et admiration, n'est en moy non plus qu'en une souche. Quand ie iure selon moy, c'est seulement, Par Dieu ! qui est le plus droict de touts les serments. Ils disent que Socrates iuroit Le chien; Zenon, cette mesme interiection qui sert asture aux Italiens, Cappari3; Pythagoras, L'eau et L'air. Ie suis si aysé à recevoir, sans y penser, ces impressions superficielles, qu'ayant eu en la bouche Sire ou Altesse

I ÉLIEN, de Animal. XVII, 25; et STRABON, XV, p. 1023. C. 2 Se mettoient le chevêtre, le licou, comme à une bête de somme. E. J.

3 DIOG. LAERCE, VII, 32. Cappari ou capparis, est le nom d'un arbrisseau, du câprier. D'autres juraient par le chou, coutume qui a passé jusqu'à nous, témoin le mot de vertuchou, espèce de serment qui veut dire par la vertu du chou, et dont bien des gens se servent à tout moment. C. 4 DIOG. LAERCE, VIII, 6. C.

5 Ceci a rapport à ce qu'il a dit plus haut, qu'on l'a veu plus souvent iurer par similitude que par complexion. Ces deux phrases se suivaient immédiatement dans l'édition de 1588. A. D.

trois iours de suitte, huict iours aprez ils m'eschappent pour Excellence ou pour Seigneurie; et ce que l'auray prins à dire en battelant et en me mocquant, ie le diray lendemain serieusement. Pourquoy, à escrire, i'accepte plus envy1 les arguments battus, de peur que ie les traicte aux despens d'aultruy. Tout argument m'est egualement fertile; ie les prens sur une mouche: et Dieu vueille que celuy que i'ay icy en main n'ayt pas esté prins par le commandement d'une volonté autant volage! Que ie commence par celle qu'il me plaira; car les matieres se tiennent toutes enchaisnees les unes aux aultres.

Mais mon ame me desplaist, de ce qu'elle produiet ordinairement ses plus profondes resveries, plus folles et qui me plaisent le mieulx, à l'improuveu et lors que ie les cherche moins, lesquelles s'esvanouïssent soubdain, n'ayant sur le champ où les attacher; à cheval, à la table, au lict; mais plus à cheval, où sont mes plus larges entretiens. l'ay le parler un peu delicatement ialoux d'attention et de silence, si ie parle de force : qui m'interrompt m'arreste. En voyage, la necessité mesme des chemins couppe les propos; oultre ce que ie voyage plus souvent sans compaignie propre à ces entretiens de suitte: par où ie prens tout loisir de m'entretenir moy mesme. Il m'en advient comme de mes songes: en songeant, ie les recommende à ma memoire (car ie songe volontiers que ie songe); mais le lendemain, ie me represente bien leur couleur comme elle estoit, ou gaye, ou triste, ou estrange, mais quels ils estoient au reste, plus i'ahanne à le trouver, plus ie l'enfonce en l'oubliance. Aussi des discours fortuites qui me tumbent en fantasie, il ne m'en reste en memoire qu'une vaine image; autant seulement qu'il m'en fault pour me faire ronger et despiter aprez leurs questes inutilement.

Or doncques, laissant les livres à part, et parlant plus materiellement et simplement, ie treuve, aprez tout, que l'amour n'est aultre chose que la soif de cette iouïssance, en un subiect desiré; ny Venus, aultre chose que le plaisir à descharger ses vases 3, comme le plaisir que nature nous donne à descharger d'aultres parties, qui devient vicieux ou par immoderation, ou par indiscretion : pour Socrates 4, l'amour est appetit de generation, par l'entremise de la beaulté. Et considerant maintesfois la ridicule titillation de ce plaisir, les ab

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