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Ce n'est pas ici qu'il convient de développer les conséquences de cette grande et fatale erreur. Nous devons néanmoins en remarquer une qui se lie au sujet que nous traitons en ce moment. Après avoir systématiquement séparé l'homme de la société, il a fallu oft l'abandonner à un athéisme irrémédiable, ou soutenir qu'il existe en lui une loi morale et religieuse, indépendante de la tradition; loi certaine et connue de tous , sans révélation primitive et sans enseignement extérieur qui la perpétue. Une juste horreur de l'athéisme a porté la plupart des philosophes à prendre ce dernier parti. Us ont donc imaginé une religion qu'ils appellent naturelle parce que la nature , disent-ils, l'enseigne à tous les hommes, de sorte que chacun, en consultant sa raison seule, y découvre ce qu'il doit croire et ce qu'il doit pratiquer. On s'est habitué dès lors à distinguer deux religions différentes par leur origine, l'une naturelle et nécessaire, l'autre contingente et révélée , opposant ainsi la nature et la révélation; comme si la révélation qui n'est que la manifestation de Dieu à l'homme , le Créateur parlant à sa créature intelligente , le pouvoir à ses sujets , le père à ses enfans, n'étoit pas tout ce qui se peut concevoir de plus conforme à la nature de l'homme, qui ne sait rien que ce qu'on lui a appris , et à la nature de Dieu, qui n'a créé l'homme que pour en être connu, aimé et servi.

Mais les idées les plus simples , et que tous les peuples ont comprises, sont précisément celles qui choquent l'orgueil philosophique. Le philosophe ne veut point de maître dans la recherche de la vérité : elle doit être sa possession propre, sa conquête, ou il la repousse avec mépris. Nul n'a le droit de lui dire : Croyez; et, s'il consent à reconnoître quelque chose au-dessus de lui , s'il daigne admettre un Dieu, il faut qu'il se soit fait lui-même ce Dieu, et que sa raison d'un jour ait créé l'Éternel.

Certes , il est permis de s'étonner que l'absurde hypothèse d'une religion que chacun trouve en soi sans instruction précédente, ait pu être adoptée par des Chrétiens. Cette religion, qui n'est que le déisme (1) , n'auroit aucune base, ou reposeroit soit sur lé sentiment , soit sur le raisonnement individuel, et même toujours , en dernière analyse , sur le raisonnement; car , que feroit-on , que devroit-on faire, si ce que l'on pense ne s'accordoit pas avec ce que l'on sent? et n'est-ce pas la raison qui juge, qui décide, qui affirme? La religion naturelle ne seroit donc ni certaine, ni obli

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gatoire (i) : elle ne seroit pas certaine , puisque sa certitude n'auroit d'autre fondement qu'une raison faillible : elle ne seroit pas non plus obligatoire; car pourquoi seroit-on obligé de croire rrai, ce qui pourroit être faux? « Notre doc» trine, dit un ancien Père , ne seroit qu'une » doctrine humaine , si elle n'étoit appuyée que

(i) Voyez tom. II, chap. XVIII et XIX.

Ratio humana in rébus humanis est multum deficiens: oujus signum est, quia philosophi de rébus humanis uaturali invcstigatione perscrutantes, in multis erraverunt, et sibi ipsis contraria scnserunt : ut ergo esset indubitataet certa cognitio apudhominesde Deo, oportuisse quod divina eis per modum fîdei traderentur, quasi à Deo dicta, qui mentiri non potest. S.Thom. 2. a», q. 2.a. 4Explicalio credendorum fit per revelalionem divinam. Credibilia enim naturalem rationem excedunt. Ib. art. 6. — Long-temp9 avant saint Thomas, saint Athanase avoit dit: «Divinitas non demonstratione rationum traditur; » sed fide , et piâ cogitatione , cum religione. » Athan. ad Serap. tout. I., p. 36o. Et saint Jean DamasCène: «Nemo unquàm Deum cognovit, nisi cui ipse reve» laverit. » Exposit. accurata fîdei orthodoxœ, lib. I, cap-. I. , Oper. tom. î., p. 123. — Lactance est encore, s'il se peut, plus précis! « Nulla est humana sapientia , » si per se ad notionem yeri, scientiamque nitatur; » quoniam mens homînis cum fragili corpore illigata et » intenebroso domicilio inclusa , neque liberiîs evagari, » neque clariùs perspicere veritatem potest; cujus notio » divinœ conditionis est. Deo enim soli opéra sua nota » sur le raisonnement (1). » Or, quelle obligation morale peut-il résulter d'une doctrine humaine 3 ou d'une opinion?

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Supposez, d'ailleurs, que ce soit un devoir pour chaque homme de regarder comme la vérité ce qui paroît tel à sa raison, et d'agir conformément à ce qu'il pense et ce qu'il sent, il y aura autant de vérités diverses, autant de religions et de morales qu'il y a de têtes. L'ignorance qui obscurcit l'entendement, le fanatisme qui le subjugue, les passions qui le corrompent, détermineront pour chacun des lois opposées, et néanmoins également certaines, également obligatoires ; et c'est ce qui arrive toutes les fois qu'on ne donne à l'esprit d'autre régie que ses propres jugemens. « Il n'y a point de particulier, » dit Bossuet, qui ne se voie autorisé par cette » doctrine à adorer ses inventions, à consa» crer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il » pense. (2)»

» sunt; homo autem non «tgitando, aut disputando as» sequi eam potest; sed discendo, et audiendo ab eo, » qui scire solus potest, et docere. « De Vitâ beatâ, lib. VU, ». 2.

(1) Athenag. Apolog. n. 9.

(2) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre. — Bossuet parle dans ce passage de la doctrine des protestons,

Nul moyen d'exiger la croyance d'aucun dogme, ni l'obéissance volontaire à aucune loi, dès qu'on admet le principe sur lequel repose ce qu'on appelle la religion naturelle , et qui n'est que le renversement de toute religion; car ma religion, dans ce système, c'est ma pensée, mon sentiment, comme le sentiment, la pensée d'un autre est sa religion ; d'où il suit que toutes les religions sont vraies, ou qu'aucune ne l'est: or soutenir que des religions contraires sont toutes vraies , c'est affirmer qu'elles sont toutes fausses, c'est établir l'indifférence absolue des

qui veulent que chacun soit, pour soi, l'unique interprète de l'Écriture. Les conséquences qu'il tire de ce faux principe du protestantisme , s'appliquent avec beaucoup plus de force encore aux hommes privés de l'Écriture Sainte, ou qui n'en reconnoissent point l'autorité. Car enfin l'Écriture est la parole de Dieu , elle est un secours immense offert à la raison; et si ce secours est insuffisant, si la parole de Dieu écrite n'empêche pas l'homme, qui veut l'interpréter seul, de tomber dans les abîmes que Bossuet nous montre ouverts sous ses pas , que sera-ce donc quand ce même homme, sans guide , sans conseil, sans flambeau qui l'éclairé, sera complètement abandonné à son propre esprit ? La raison, aidée de l'Écriture ne peut que s'égarer, on l'avoue; mais sans l'Écriture, c'est autre chose : alors elle est toute-puissante pour découvrir la vérité.

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