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ne souffrirais point que ces robustes bras, formés pour la lutte, s'énervassent à lancer le javelot ou à jeter le disque; ainsi, maintenant de vos lectures et de vos théâtres je vous appelle au Forum, aux plaidoyers, à de vrais combats, d'autant plus que vous ne pouvez recourir au motif, allégué presque toujours, que l'art des poètes est moins sujet à offenser que celui des orateurs. En effet, la force de votre beau talent vous entraîne; et ce n'est pas pour un ami, mais ce qui est plus dangereux c'est pour Caton, que vous offensez, sans pouvoir excuser l'offense par les devoirs de l'amitié, par la fidélité d'un défenseur ou par la chaleur d'un discours improvisé : car c'est en méditant que vous semblez avoir choisi un personnage notable, et qui doit parler avec autorité. J'entends d'ici votre réponse: de là vient l'assentiment una. nime; c'est là ce qui est le plus vanté par un auditoire, et bientôt répété dans tous les entretiens. Écartez donc ce vain prétexte de repos et de sécurité quand vous vous cherchez à vous-même un adversaire supérieur; qu'il vous suffise de dé fendre les querelles privées et celles de notre siècle; ou du moins dans vos expressions, s'il faut quelquefois offenser les oreilles du pouvoir en faveur

épaules et une massue à la main. C'était de plus un excellent homme et un guerrier très brave. Il vivait vers l'année 351 avant J. C. (Note de l'éditeur.)

d'un ami en péril, que la fidélité trouve sa preuve, et la liberté son excuse.

XI. Lorsque Aper eut fini ce discours, qu'il avait prononcé vivement, selon sa coutume, et d'une voix haute, Je me suis préparé, dit Maternus, calme et en souriant, à condamner les orateurs aussi long-tems qu'Aper les a loués; car je m'attendais bien que, se détournant de leur éloge, il décrierait les poètes, et rabaisserait l'étude des vers: ce qu'il a fait pourtant avec quelque adresse, en permettant cette étude à ceux qui ne peuvent être orateurs. Pour moi, si je puis tenter quelques efforts heureux dans la carrière du barreau, c'est pourtant par mes tragédies que j'ai fait les premiers pas vers la renommée, alors que dans mon Néron je terrassai la puissance tyrannique de Vatinius, qui profanait aussi notre art sacré; aujourd'hui, si j'ai quelque nom, quelque célébrité, je m'en crois redevable à mes vers plus qu'à mes discours, et j'ai résolu de renoncer aux travaux oratoires. Je n'ambitionne pas ces cliens, ce cortége, ces nombreuses visites, non plus que ces statues et ces images qui, malgré moi, sont venues fondre dans ma maison. Pour conserver l'état, la tranquillité de chacun, innocence vaut mieux qu'éloquence; et je n'ai pas lieu de craindre qu'il me faille jamais porter la parole au sénat, si ce n'est pour les dangers d'autrui.

XII. Quant aux forêts, aux bois, à cette solitude mème que me reprochait Aper, j'y trouve une telle volupté, que je compte entre les principaux avantages des vers, de n'être pas composés dans le bruit, à l'aspect d'un plaideur immobile devant votre porte, ni parmi les opprobres et les larmes des accusés; l'ame se recueille, au contraire, en des lieux purs, innocens, et jouit du séjour sacré. Tels furent les commencemens de l'éloquence; tel fut son sanctuaire. En se recommandant aux premiers mortels par les ornemens de la poésie, elle s'insinua dans ces cœurs chastes, et qu'aucun vice ne souillait encore: ainsi parlaient les oracles pour l'éloquence lucrative et sanguinaire. Elle est d'un usage récent: c'est le fruit des mauvaises mœurs, et, comme vous le disiez, Aper, c'est une arme d'une invention nouvelle. Au reste, cet âge heureux, et pour parler notre langage, ce siècle d'or, indigent d'orateurs et de crimes, était riche en poètes inspirés, chantres des bonnes actions, et non défenseurs des mauvaises. Nul genre d'homme n'obtint plus de gloire et de plus pompeux honneurs, d'abord chez les dieux, dont ils énonçaient, dit-on, les réponses, et partageaient les festins; ensuite chez ces fils des dieux et ces rois sacrés, parmi lesquels vous ne trouvez pas un seul avocat, mais Orphée, mais Linus, et, si vous voulez regarder plus haut,

Apollon lui-même; ou, si tout cela vous paraît fabuleux, inventé à plaisir, certes, Aper, vous m'accorderez ce point, qu'Homère dans la postérité n'est pas moins honoré que Démosthènes; que la renommée d'Euripide ou de Sophocle n'a pas des bornes plus étroites que celle de Lysias ou d'Hypéride1; et que nul ouvrage d'Asinius ou de Messalla n'est aussi célèbre que la Médée d'Ovide ou le Thyeste de Varius.

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XIII. La destinée même des poètes, et ce recueillement heureux dont ils jouissent, je ne crains pas de les préférer à la vie inquiète et craintive des orateurs. Que ceux-ci s'élèvent à des consu

1. Lysias, célèbre orateur grec, naquit à Syracuse. Il passa fort jeune à Athènes; et là son père Céphalus le fit étudier sous Tisias et Nicias. Il ne professa que dans Athènes.

Hypéride, orateur grec également célèbre, eut pour père, selon Photius, Glaucippe, fils de Denis, du bourg de Colitéc. Après avoir été disciple de Platon et d'Isocrate, il gouverna la république d'Athènes, et la protégea contre Alexandre. Plutarque fait mention d'Hypéride. (Note de l'éditeur.)

2. Asinius Pollion fut proconsul de l'Espagne ultérieure sous César. Il s'est rendu célèbre par son éloquence, ses vastes connaissances littéraires, et ses exploits. Horace et Virgile en faisaient très-grand cas.

Messalla (M. Valerius Corvinus), d'une illustre famille, naquit à Rome. Il est compté parmi les grands orateurs du siècle d'Auguste; et Cicéron, dans une de ses lettres, a fait un éloge magnifique de son caractère et de son talent. (Note de l'éditeur.)

lats à travers les débats et les périls, j'aime mieux la sûre et solitaire retraite de Virgile, où pourtant il ne manqua ni de faveur auprès d'Auguste, témoin les lettres de ce prince, ni de renommée auprès du peuple romain, témoin ce jour où, entendant réciter au théâtre des vers de Virgile, et venant à l'apercevoir lui-même, le peuple, se levant tout entier, lui rendit l'hommage qu'il eût rendu à l'empereur. De notre tems même, on n'a pas vu Pomponius Secundus le céder à Domitius Afer ou pour la dignité de la vie, ou pour la durée de la réputation. Quant à Crispus, à Marcellus, dont vous me citez les exemples, dans leur fortune présente qu'y a-t-il de si digne d'envie? qu'ils craignent, qu'ils sont craints; que tous les jours sollicités, ils indignent ceux qu'ils obligent; que, liés par l'adulation, jamais ils ne paraissent assez esclaves à ceux qui commandent, et à nous jamais assez libres! Qu'a de si élevé leur puissance? elle serait ordinaire en des affranchis. Que plutôt les muses chéries, comme dit Virgile, loin des embarras, loin des peines, loin de la nécessité de faire chaque jour ce qui répugne à mon cœur, me transportent dans leurs bois sacrés, près de leurs fontaines! Puissé-je ne plus essuyer, en tremblant, les orages d'un forum insensé, les caprices d'une renommée pâlissante! n'être plus réveillé par le tumulte des cliens, ou l'arrivée

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