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D'après Rousseau, l'on peut donc choisir entre deux méthodes pour discerner la vraie Religion; l'une fondée svir le raisonnement, et l'autre qui l'exclut. « C'est, dit-il, « le sentiment intérieur qui doit ine conduire Ce que « Lieu veut qu'un homme fasse, il ne le lui fait pas dire -< par un autre homme, il le lui dit lui-même, il l'écrit au » fond de son cœur. »

S'il en est ainsi, tous les hommes doivent, trouver la vraie Religion écrite au fond de leur cœur, puisque sans doute elle renferme ce que Dieu veut que les hommes fassent, et de plus, ce qu'il est nécessaire qu'ils Croient; car encore faut-il croire en Dieu pour lui rendre un culte, et à une loi morale pour y obéir volontairement. Mais alors qu'on m'explique la diversité des Religions. « Si, dit Rous« seau, l'on n'eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de « l'homme, il n'y auroit jamais eu qu'une Religion sur la « terre s; » c'est-à-dire que tous les hommes, dans tous les temps, auroient cru les mêmes dogmes et obéi aux mêmes préceptes.

Sophiste, répondez maintenant : N'y a-t-il qu'une Religion sur la terre? Est-ce là ce que nous voyons? et que

1 Emile, t. III, p. 2. — Madame de Staël adopte cette doctrine, et l'applique à la politique même; en sorte que chacun doit chercher en soi-même ou dans ses sentiments intimes, quelle est la meilleure religion, la meilleure morale, la meilleure législation et la meilleure forme de gouvernement; car tout cela nous est connu par une révélation perpétuelle. Les expressions de cette femme philosophe sont trop curieuses pour ne pas les citer ici : « Il n'est aucune question, ni de morale, n{ « de .politique, dans laquelle il faille admettre ce qu'on appelle auto« rite. La conscience des hommes est en eux une révélation perpé« tuelle, et leur raison un fait inaltérable. Ce qui fait l'essence do la « lieligion chrétienne, c'est l'accord de nos sentiments intimes avec les « paroles de Jésus-Christ. » Considérations sur les principaux événements de la révolution française., par madame la baronne de Staël, t. III, p. 15.

2 Ibid., p. 5.

devient votre règle démentie parles faits? En vain prétendrez-vous que les hommes n'ont pas écouté. Ce' n'est pas d'écouter qu'il s'agit, mais de sentir. Or les hommes ne sont pas maîtres de ne point sentir ce qu'ils sentent. Ils ne pourroient pas plus, dans votre hypothèse, confondre la vérité et l'erreur, que la souffrance et le plaisir. Ils ne pourroient ni se méprendre sur leurs devoirs, ni ne pas les remplir, puisque naturellement ils aimeroient le bien et haïroient le mal. La vraie Religion seroit un sentiment invincible et le même dans tous. Elle seroit leur être même; car, en admettant la supposition des sentiments innés, on se représenteroit aisément l'homme dénué de toute idée acquise, mais il seroit impossible de le concevoir privé de ce qui constituerait le fonds de sa nature morale et intelligente.

La diversité des Religions prouve donc que le sentiment n'est pas le moyen général établi de Dieu pour nous faire discerner la véritable. Voyez combien de croyances opposées les hommes adoptent d'une conviction également ferme. Le sentiment du vrai et du faux, du bien, et du mal, aussi variable que leurs idées, dépend de l'éducation, des préjugés, et de mille causes extérieures qui le modifient selon les lieux, les temps, les opinions reçues, les institutions. Loin d'être quelque chose de primitif et d'antérieur à la foi, c'est la foi qui le détermine, comme l'enseignement détermine la foi. Est-ce par sentiment que le chrétien croit à la Trinité, le musulman à Mahomet, et l'Indien à Buddah? Est-ce par sentiment que certains peuples offroient à d'horribles divinités le sang de leurs enfants, ou leur sacrifioient la pudeur de leurs fdles? Ils obéissoient à une loi fausse que Dieu n'avoit pas écrite dans leur conscience, et ils y obéissoient sans remords, parce que l'erreur de l'esprit enfantoit une erreur analogue de sentiment.

Et ceci doit faire comprendre l'absurdité de ceux qui, voulant conserver les devoirs et rejeter les dogmes, disent comme Rousseau : « La foi est indifférente, la morale « seule ne l'est pas 1 : » car la morale et la foi sont inséparables, et de même qu'il n'existe point de dogme d'où ne découle quelque devoir, il n'y a point de devoir qui ne suppose quelque dogme qui en est le fondement, et les dogmes ne sont que les devoirs de l'esprit. A chaque point de foi est attaché un précepte correspondant ; nécessairement il faut croire pour agir. Ainsi le premier article du symbole, je croix en Dieu, est la raison du précepte qui commande d'adorer Dieu et de lui rendre un culte, et l'on ne sauroit faire à personne une obligation d'adorer Dieu et de lui rendre un culte, si l'on ne peut pas lui faire une obligation de croire en lui. Certaines vérités déterminent des devoirs envers Dieu, d'autres vérités déterminent des devoirs envers l'homme, et ces vérités et ces devoirs ont entre eux une mutuelle dépendance. Comment, dans l'ordre moral, seroit-on obligé de s'interdire certains actes, le vol, par exemple, et l'adultère, si l'on n'étoit pas obligé de croire que l'adultère et le vol sont des crimes? L'idée même de crime et de vertu, étant liée à l'idée générale de loi, et celle-ci à l'idée d'un législateur suprême dont les volontés souverainement justes constituent l'ordre, il est nécessaire que ces volontés nous soient manifestées pour les connoître, il est nécessaire qu'on y croie pour y obéir, et la morale est- de foi comme le dogme, et autant que le dogme.

On a peine à concevoir la folie des déistes qui cherchent dans le cœur sa propre loi *, et la loi même de la raison,

Emile, t. III, p. 186."

'« Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments; quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les qui demandent aux passions ce qu'il faut croire, aux désirs ce qu'il faut aimer, qui veulent faire sortir la perfec. tion de l'homme dela source même de sa corruption. Et que recommandent les moralistes, dans tous les pays et dans tous les temps, sinon de résister aux penchants de notre cœur, de nous défier de ses conseils si souvent funestes? Mais, dira-t-on, s'il nous porte au mal, il nous attire aussi vers le bien, et l'attrait du plaisir a son contrepoids dans la crainte du remords. Quand il seroit toujours vrai, qu'en résulteroit-il? et quelle lumière tirer de là sur nos devoirs réels? Vous me montrez un être soumis à l'action de deux forces contraires, mais vous' ne m'apprenez pas comment, entre ces deux forces, il reconnoitra celle qui est la loi de sa nature morale, la loi obligatoire à laquelle sa volonté doit obéir. Trouvez dans ce qu'il sent, dans ses affections considérées seules, un motif de céder plutôt à la cfainte qu'au désir; un motif de juger que le devoir, toujours indiqué, selon vous, par le sentiment, puisse, en aucun cas, être opposé au sentiment le plus impérieux. N'arrive-t-il jamais que l'on commette le mal avec complaisance? Le bien ne coûte-!-il jamais d'efforts? Dites-nous donc par où l'on distingue l'un de l'autre dans votre système; dites-nous ce que c'est que la vertu, ce que c'est que le crime, ce que c'est que la vérité cl que l'erreur.

Le sentiment doit-il être notre guide, la règle de nos actions, il n'y a point de désordre qui ne soit justifié, puisqu'il n'y en a point qui n'ait sa cause dans une violente passion, dans un sentiment qui domine l'âme. Apparein

sentiments qui les apprécient sont au dedans de nous, et c'est par eux seuls que nous connoissons la convenance ou disconvenanœ qui existe entre nous et les choses que nous devons rechercher ou fuir. » Emile, liv. IV. « Chaque homme trouvera la règle de sa conduite dans son propre cœur, si son cœur est simple. » Bernardin de Saint-Pierre, Cltaum. indienne, p. 08. Paris, 1791.

ment on ne se résout pas à égorger son semblable pour se combattre soi-même, pour vaincre l'horreur naturelle du meurtre. On obéit à un désir puissant qui subjugue la volonté; oh use avec une exactitude rigoureuse du moyen que vous prétendez infaillible pour discerner le bien du mal.

Ce n'est pas tout, et ce moyen, ou nous laissera dans l'incertitude sur les devoirs de l'intelligence, sur ce que nous sommes obligés de croire, ou il devra nous servir encore à distinguer le vrai du faux en des choses qui ne se sentent pas, mais qui se jugent. Sentez-vous que la matière ne sauroit sentir? Sentez-vous qu'elle est créée? Sentez-vous qu'à cette vie il en succède une autre qui ne finira point ? Sentez-vous l'éternité des châtiments et des récompenses? Non, répondrez-vous, mais je juge de tout cela par sentiment. C'est-à-dire que vous jugez avec autre chose que votre jugement, avec une faculté passive de sa nature, et dès lors incapable de juger et de raisonner. Et si vous raisonnez, si vous jugez par le sentiment, pourquoi ne sentiriez-vous point par le raisonnement? l'un ne seroit pas plus étrange que l'autre. Prodigieuse extravagance! Mais à quoi l'esprit ne se soumet-il pas pour demeurer son maître? On ne tient tant à dire je sens, quand il s'agit de choses qui ne peuvent être senties, que pour n'être pas forcé de dire, je crois, dans les choses qui doivent être crues, et qu'une autorité infaillible ordonne de croire *.

* Jamais l'orgueil de la raison ne fut porté plus loin que dans ce siècle, et jamais on ne montra plus de penchant à décider les hautes questions de religion, de morale, et même de politique, par sentiment ou par une règle indépendante de la raison. Or, voici ce que Buyle pensait de ce genre de preuves : « Les preuves de sentiment ne concluent a rien. On en a en Saxe touchant la présence réelle, tout comme en « Suisse touchant l'ahsence réelle. Chaque peuple est pénétré de preu

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