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L'homme n'apporte avec lui que des besoins que la société doit satisfaire, et peut seule satisfaire. Son corps a besoin d'aliments, la société les lui donne; son âme a besoin de vérité, la société la lui donne. Quel est l'enfant qui ait dit : Je sens Dieu, avant qu'on le lui ait fait connoître? On le lui nomme, il en a l'idée; on lui apprend à le prier, il en a le sentiment ; on lui dit : ceci est bien, cela estmal, et la conscience se développe. Voilà l'ordre de la nature. Aussi n'cxista-t-il jamais de peuple dont la Religion fût fondée sur le sentiment ou l'inspiration particulière de chaque individu. Tous, en croyant, se sont soumis à une autorité extérieure, et, selon leur pensée, originairement divine. Jamais il ne leur vint à l'esprit, que chacun, sans autre enseignement, trouvât la Religion dans son cœur. Tous les peuples déposent donc, avec une parfaite unani

« vos de sentiment pour sa religion : elles sont donc plus souvent faus« ses que vraies. » [Continuation des Pensées diverses, t. III, p. 150. ) Des preuves qui ne concluent rien sont des preuves qui ne prouvent rien, ou, en d'autres termes, ce ne sont pas des preuves. Cela n'empêche pas Rousseau d'insister beaucoup, comme on l'a vu, sur ces preuves qui ne prouvent rien. C est le sentiment, dit-il, qui doit me conduire. Ce que je sens être bien, est bien, etc. Le sentiment est, à l'entendre, l'unique rondement de la morale; jamais l'homme ne s'égarcroit, s'il suivoit toujours ce que son cœur lui dicte. Voilà ce que Rousseau répète presque à chaque page de VEmile. Vous croyez peutêtre qu'il <'toit profondément persuadé de cette doctrine? Écoutez ce qu'il écrivoit confîdemmcnt à l'un de ses amis : « Oui, je suis convaincu « qu'il n'c>t point d'homme, si honnête qu'il soit, s'il suivoit toujours « ce que son cœur lui dicte, qui ne devînt en peu de temps le dernier « des scélérats. » (lettre de Rousseau à Tronchin, citée dans les Mémoires de madame d'Épinay, t. III, p. 192.) Cet aveu ne l'ortifie-t-il pas merveilleusement ce que dit Rousseau en faveur de la règle de sentiment? Au reste.- si le sentiment étoit une preuve de vérité, ce seroit chez les fous qu'il faudroit chercher les vérités les plus certaines; car, apparemment, la preuve est d'autant plus forte que le sentiment est plus énergique, et le sentiment que produit l'erreur qui constitue la folie est absolument invincible.

mité, contre le système qui fait du sentiment, ou de l'inspiration individuelle, ou de la révélation immédiate, le moyen général de reconnoître la vraie Religion. Or, comme nous l'avons déjà observé tant de fois, le témoignage du genre humain, expression de la raison universelle, est infaillible : le nier, c'est nier la raison et renoncer à la certitude.

Et en effet, quand Rousseau veut faire du sentiment le principe de la foi et la règle des mœurs, n'est-il pas conduit à nier la raison? lit quand les prétendus réformateurs de l'Église, Jurieu, Claude et leurs disciples, adoptant la même erreur, se sont persuadés que la seule voie pour parvenir sûrement à la vérité en matière de religion, étoit ce qu'ils appellent la voie cl'impression, de sentiment, ou de goût n'ont-ils pas rejeté, non-seulement la raison humaine, mais encore la raison divine elle-même, puisqu'ils n'ont pas craint de soutenir qu'il suffit de proposer aux hommes un sommaire de la doctrine chrétienne ; et qu'alors, indépendamment de toute discussion, c'est-àdire de toute raison humaine, et indépendamment même du livre doctrine de l'Évangile et de la véritable Religion est contenue2, c'est-à-dire de la raison divine, la vérité leur est claire; qu'on la sent comme on sent la lumière quand on la, voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l'amer, quand on mange5 ? Selon George

1 Le Vrai Syst. de l'Église, liv. II. ch. xx, Xxt; liv. III. ch. n, m, v, îx, x, etc.

2 Ibid., Hv. II, ch. xxv, p. 453. — Pour les protestants, qui n'admettent ni la tradition, ni l'infaillibilité de l'Église enseignante, l'Ecriture est l'unique manifestation de la raison divine. Dans celte hypothèse, nier la nécessité de l'Ecriture à l'égard de tous les hommes et de chaque homme en particulier, c'est nier qu'il soit nécessaire, pour connoître la vérité, que Dieu se révèle à notre raison, ou nous mauil'estc la sienne.

= Ibid, liv. H, ch. xxv, p. 455. '— Pour être conséquent dans ce

Fox, nous devons écouter l'esprit de Dieu qui est au dedans de nous, de préférence à l'autorité d'un homme, quel qu'il soit, et de tous les hommes, de préférence même à l'autorité de l'Évangile 1.

Or, qu'est-ce que cela, sinon le fanatisme? On se persuade qu'on est éclairé intérieurement, et toutes les extravagances d'une imagination échauffée passent pour des vérités incontestables et des inspirations divines. L'orgueil se complait dans cette persuasion. Les sectes naissent, s'étendent, car l'enthousiasme est contagieux. Mais le sentiment ne tarde pas à révéler à chacun des dogmes différents; rien de plus divers que son langage. On se divise, on se combat; les disciples deviennent maîtres à leur tour; les sectes se multiplient. Chaque homme a son sentiment, sa doctrine. Montrez-nous deux déistes qui soient d'accord sur tous les points. Les sectaires ne s'entendent pas mieux. L'un nie ce que l'autre affirme, et réciproquement. Que s'il se rencontre un enthousiaste d'un caractère ardent et sombre, il n'y a point de crime qu'il ne puisse commettre sous prétexte d'inspiration. Combien de guerres et de forfaits sont dus à cette seule cause depuis Mahomet jusqu'à Jean de Leyde, et depuis Cromwell jusqu'à Sand * ! La vérité n'est plus que les

système, il faudroit changer la forme du symbole; et au licu de dire : Je crois en Dieu, etc., on devroit dire : « Je sens Dieu, je

sens qu'il est Père, qu'il est tout-puissant, qu'il a créé le ciel el « la terre; je sens Jésus-Christ; » etc. Il en est ainsi des déistes par sentiment. Le symbole de l’athéc, dans le même système, se réduirvit à ces mots, je ne sens tien, ct celui du sceptique à ceux-ci, est. ce que je sens?

1 Voyez l'excellent ouvrage du docteur Milner; intitulé : The end of religious controversy, in a friendly correspondence between a religious society of protestants, and a Roman catholic divine. Part: I; p. 45. Seconde édit. London, 1819.

* On citeroit des exemples sans nombre des excès de tout genre où

pensées d'un esprit sans règle, et la loi que les passions du cœur. Enfin il arrive un moment où la confusion est si grande, les contradictions si manifestes, qu'il faut bien renoncer à cette chimère du sentiment, et chercher

conduit ce dangereux fanatisme. Les anabaptistes prétendoient avoir reçu de Dieu l'ordre de mettre à mort les impies, de confisquer leurs biens, et d'établir un nouveau monde, composé des seuls justes. [Sleidan, De stat. rel. et reip. comment., liv III, p. 45.) Jean Bockler, chef de cette secte, déclara que Dieu lui avoit fait présent d'Amsterdam et de plusieurs autres villes; il envoya, pour en prendre possession, quelques-uns de ses disciples, qui parcoururent les rues dans un état de nudité complète, en criant : Malheur à Babylonet malheur aux impies! [Histoire abrégée de la Réforme, par Gérard Brandt, 1.1, p. 49.) Hcrman, autre anabaptiste, pour obéir à l'impulsion intérieure de l'esprit, enseigna qu'il étoit le Messie, et' se mit à évangéliser le peuple en ces termes : Tues les prêtres, tuez tous les magistrats. Repentes vous; votre rédemption approche. (Ibid., p. 54.) Les anabaptistes ne tardèrent pas à pénétrer en Angleterre. Un certain Nicolas, disciple de David George, y fonda la secte des Familistes, ou la Famille d'amour, U'ès-nombreuseàla fin du seizième siècle. Selon sa doctrine, l'essence de la Religion consistoit dans le sentiment de l'amour divin; la foi et le culte étoient inutiles. U rejetoit également les préceptes fondamentaux de la morale, enseignant qu'il étoit bon de persévérer dans le péché, afin que la grâce pût abonder. [Moshcin, Ecoles, hist., vol. IV, p. 484.) Oui n'a pas entendu parler de Venner et de ses hommes de la cinquième monarchie? Poussés par l'inspiration, ils se précipitent hors du lieu où ils tenoient leurs assemblées dans Coleman-streetj déclarent qu'ils ne reconnoissoient d'autre souverain que le Seigneur Jésus, et qu'ils ne remettraient leurs épées dans le fourreau qu'après avoir fait de ttabylone, c'est-à-dire de la monarchie, un objet de risée et d'exécration, non-seulement en Angleterre, mais dans les pays étrangers. [Echard's Hist. of Engl.) Le même fanatisme produisit les mêmes effets parmi les quakers. George Fox, leur fondateur, prétendit que le vrai culte est inspiré par un mouvement intérieur et immédiat qui nous vient de l'esprit de Dieu, et qui n'est limité à aucuns temps, à uucuns lieux, à. aucunes personnes. [Barclay Apolog., Propos. XI.) C'est la règle de sentiment, dans sa plus grande généralité. Elle produisit bientôt toute sorte d'extravagances et de crimes. Un quaker vint, 1 Ypée à la main, à la porte du parlement, et blessa plusieurs person

une autre voie pour discerner la vraie Religion. La raison se présente, on la prend pour guide; on s'imagine 'pouvoir, à son aide, s'assurer de la vérité, et cette dernière erreur est pire que la première; car, impuis

ncs, disant que le Saint-Esprit lui avoil inspiré de tuer tous ceux qui siégeoient dans cette chambre. (Maclaine's notes on Mosheim, vol. V, p. 470.) Nous ne parlerons point des Muggletoniens et des Labbadistes, qui, sous prétexte de suivre la lumière intérieure, s'abandonnoient aux désordres les plus honteux, et à des pratiques pleines d'impiété. On sait jusqu'où vont, en ce genre, certaines sectes de méthodistes, ou plutôt on ne le,sait pas assez. Qu'on écoute l'antinomien Richard Hill: « L'adultère même et le meurtre ne nuisent point aux vrais enfants de « Dieu, au oontnirj ib leur sont utiles. [Fletcher's Works, vol. III, « p. 50.) — Mes péchés peuvent déplaire à Dieu : ma personne lui est « toujours agréable. Quand je pécherois plus que Manassès, je n'en se« rois pas moins un enfant chéri de Dieu, parce qu'il me voit toujours « dans Christ. De là vient qu'au milieu des adultères, des meurtres et « des incestes, il peut m'adresser ces paroles: Tu es toute belle, 6 mon « amour., et il n'y a point de tache en toi. [Ibid., vol. IV, p. 97.) — « Quoique je blâme ceux qui disent : Péchons, afin que la grâce abonde « en nous; cependant, après tout, l'adultère, l'inceste et le meurtre, ci me rendront plus saint sur la terre, et plus joyeux dans ie ciel. » [Ftetcher.-Daubent/s Guide to the church-, p. 82.) — Salmon, minisre à Coventry, enseignoit au peuple à jurer, à blasphémer, et à s'abandonner à tous les désordres de la chair. A Douvres, une femme - coupa la tète à son enfant, sous prétexte d'un commandement parti, culierque Dieu lui avoitfait comme à Abraham. Une autre femme lût condamnée à York, en mars 1647, pour avoir crucifié «a mère, et sacrifié un veau et un coq. [Milner's IMters to a Prebendary.) — Stork, disciple de Luther, et fondateur de la secte des Abécédaires, soutenoil que les fidèles, pour éviter les distractions qui empêchent d'être attentif à la voix de Dieu, devoient renoncer à l'étude, et ne pas même connoître les premières lettres de l'alphabet. [Vid. Osiander, cent. XVI, lib. II, Stokman Uxic. voce abecedarii.) — Quelque absurde que paroisse une pareille doctrine, en admettant le principe de l'inspiration particulière, Stork ctoit conséquent: et Jean-Jacques aussi est conséquent, lorsqu'après avoir dit: c'est le sentiment intérieur qui doit me conduire, il ajoute : « Puisque plus les hommes savent, plus ils se « trompent, le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez

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