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Qui démontreroit que la vie entière n'est pas un rêve, une chimère indéfinissable, feroit plus que n'ont pu faire tous les philosophes jusqu'à ce jour. Dans ces étranges perplexités, ce qui me paroît le moins douteux, c'est que ines sensations, si j'en ai, sont en moi ; qu'elles y sont fréquemment sans être produites par aucune cause externe ; qu'ainsi il n'existe entre elles et l'objet réel ou présumé auquel je les rapporte, aucune liaison nécessaire. Je ne puis donc m'assurer, par mes sens, de l'existence des objets extérieurs, de l'existence de mon propre corps, de l'existence de mes sens mêmes, sur le témoignage desquels reposent toutes mes connoissances. Quel amas d'obscurité! quel chaos ! Tout ce qui est, disent-ils, est matière; et à l'instant les voilà contraints d'avouer que l'existence de la matière n'est qu'une simple probabilité *.

* C'est ce que disent nettement Helvétius et Condorcet. Voyez l'ouvrage de ce dernier intitulé : Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix. Disc. prélim., pag. xi. D'Alembert jugeoit impossible de répondre aux objections de Berkeley contre l'existence des corps. Hume, rejetant à la fois le témoignage des sens et l'évidence du sentiment intime, est contraint de

outer de l'existence de la matière, et de celle des substances spirituelles. Un philosophe de nos jours a été conduit, par des principes analogues, à peu près à la même conclusion. « Contentons-nous, dit-il, « de savoir qu'il existe des apparences physiques que nous appelons « corps, parce que nous sentons de la résistance, et ne cherchons ni á « deviner leur origine, ni à les définir. Notre âme, sans la révélation, a serait même une abstraction métaphysique dont nous n'aurions aua cune idée; encore moins pourrions-nous la supposer immortelle. « La raison humaine ne s'étend pas jusque-là. » (Lettres américaines, par M. le comte J. R. Carli; préf. du trad., p. x.) Selon Kant, Dieu, l'univers, l'âme, ne peuvent être connus de nous. Il ne voit dans les corps que de purs phénomènes : nous ne savons point ce qu'ils sont, mais seulement ce qu'ils nous paraissent être. (Kritik der reinen Vernunft; s. 306, 518, 527, etc.) Notre propre moi, considéré comme objet, n'est non plus, pour nous, qu'un phénomène, une apparence. Nous ne pouvons rien apprendre sur son essence intime. ( Ibid., s. 135,

Ils ne sont donc pas même certains qu'ils existent; et le doute, envahissant jusqu'au fond le plus intime de leur ètre, il ne leur reste pour toute science, pour toute vėmité, que celte parole, qu'encore, s'ils l'entendent bien, ils ne prononceront qu'avec défiance et en hésitant : Il est probable que je suis.

Le sentiment, et sous ce nom je comprends l'évidence, n'est pas une preuve plus certaine de vérité que les sensations, De combien de manières diverses la même idée n'affecte-t-elle pas les hommes, et quelquefois le même homme en différents temps ? Le sentiment du vrai et du faux, du bien et du mal, varie selon les circonstances, les intérêts, les passions. Rien ne nous est aujourd'hui si évident, que nous puissions nous promettre de ne le pas

157, 599, etc.) Il est clair que, dans ce système, nul ne peut affirmer qu'il existe. Ceux qu'étonneroit un pareil excès d'extravagance verront plus loin que c'est le résultat nécessaire de toute philosophie qui ne considère que l'homme isolé. Les disciples de Kant se sont tous fort éloignés de sa doctrine, sans s'accorder davantage entre eux, ct sans pouvoir jamais sortir du scepticisme. Il n'est aucun excès où ils ne soient tombés. Dans l'ouvrage intitulé : Du moi, comme principe de la philosophie, ou de l'Absolu dans lu science humaine, Schelling enseigne le panthéisme aussi ouvertement que Spinosa. « Le Moi, dit-il, ren« ferme toute existence, toute réalité. S'il y avoit quelque chose hors « vie lui, ce seroit un absolu; ce qui est absurde. Ce Moi, est donc in« fini, indivisible et immuable. Si la substance est un absolu; le Moi « est l'unique substance; où il y auroit plusieurs substances, il y aua roit un Moi hors de moi; censéquence évidemment contradictoire. « Tout ce qui est, est dans le Moi : hors du Moi est le néant. Si le Moi << est la seule substance, tout ce qui est n'est qu'un accident du Moi. » Voulez-vous voir le ridicule joint à l'absurdité : « Dans la théorie, dit « Schelling, Dieu est Moi — Non-Moi; dans la pratique, c'est le Moi ( absolu qui détruit le Non-Moi. » Ailleurs il soutient « que le prin« cipe fondamental du kantisme : Je suis, est vide de sens. » Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme. Au Moi absolu de Scheiling, Fichle substitua le Moi contemplant, qui le conduisit non moins vite au scepticisme universel. Il recula devant cet abîme, et le trouver demain ou obscur ou erroné. Je ne sais quoi emporte au hasard notre acquiescement, et nous roule d'un mouvement aveugle dans un cercle éternel d'évidences contradictoires. Il arrivera, nous ne savons comment, que, dans notre foiblesse et nos ténèbres,' une idée, dont la nature et l'origine nous sont inconnues, dompte soudain notre âme et s'en empare; aussitôt nous nous prosternons en esclaves devant cette idée qui nous a conquis, et parce que nous n'avons pas su lui résister, nous la déclarons irrésistible; nous la couronnons, si je l'ose dire, et la sacrons reine de notre entendement. Tout ce qu'on appelle axiome n'a pas d'autre droit à la soumission de notre esprit.

La force avec laquelle le sentiment nous entraine ne prouve rien en faveur des principes que nous adoptons sur son autorité; car qui nous assure qu'il soit une règle infaillible,du vrai? Au contraire, nous savons qu'il

seul moyen qu'il trouva de l'éviter mérite une attention sérieuse. Écoutons ses propres paroles, telles que les rapporte un des auditeurs île ses leçons de philosophie à Erlnng: « En montant de doute en doute, « de question en question, je suis arrivé fatigué jusqu'au dernier degré K de l'échelle, au-dessus de laquelle ma main n'a plus trouvé que le J néant des chimères. Abandonnant ces vaines difficultés, je vais de K bonne toi ine placer dans ce coin, où repose tranquillement ma penc< sée; c'est là que me conduit cette force intérieure qui me soutient. < .le l'ai trouvé, ce sixième organe, avec lequel je saisis la réalité des « choses. Qu'est-il donc? C'ait une croyance tranquille; c'est une pen'« sée qui se présente naturellement, et qui tient à ma destination. « Cette croyance vient du sentiment, et non de la science. Ne vous « approchez plus de moi, pour m'entretenir de vos vaines disputes! « vous n'y gagneriez rien; vous êtes bien au-dessous de la source à « laquelle je puise ma persuasion. Vous partagerez ce sentiment avec « moi, si vous êtes de bonne foi. Nous naissons tous dans la croyance) « celui qui est aveugle lui obéit sans voir; celui qui a des yeux la suit « envoyant. » Essai sur les Eléments de la Philosophie, par G. Glev, p. 140.

nous égare souvent, puisque souvent il se contredit,

galement invincible de quelque côté qu'il incline. Qu'est-il d'ailleurs en lui-même? Quelles sont les causes qui le déterminent ? Sont-elles en nous ou hors de nous ? changeantes ou immuables ? aveugles ou intelligentes ? toutes questions que le sentiment ne résout pas, et de la solution desquelles dépend néanmoins la certitude des premiers principes. Nous nous y reposons par foiblesse plutôt que par un jugement éclairé; et nous ne savons pas même si, nous paroissant invariables, ils ne varient cependant point sans cesse, ainsi que nous : comme la disposition des objets doit varier pour produire le mêine phénomène d'optique, selon la position de l'observateur et les diverses modifications de ses organes; considération qui nous conduit à concevoir la possibilité que nos sentiments les plus intimes et nos principes les plus évidents ne soient que de pures illusions.

Je consens toutefois à y reconnoître, par rapport à nous, quelque réalité; je veux, que nous sentions véritableinent ce que nous nous imaginions sentir ; qu'en conclure, et en sommes-nous plus près du but où nous lendons ? Ce que nous sentons, nous le sentons en nous ; nos sentiments n'ont de relation nécessaire qu'à nous ; rien ne démontre qu'ils ne soient pas de simples modes de notre être; rien ne démontre que la conscience du bien et du mal, du vrai et du faux, soit déterminée par une cause externe, immuable, et ne dépende pas uniquement de notre nature particulière; rien ne démontre, en un inot, qu'il y ait des vériles essentielles, qu'il y ait quelque chose hors de nous *.

* Entre l'idée d'une chose contingente et son existence réelle, il n'y il dulcune liaison nécessaire. Dieu lui-même ne connoit pas l'existence (BARCELON des ètres créés par l'idée qui lui représente essentiellement ces ètres

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Qui ne s'effraieroit de se voir égaré dans cette vaste ignorance, incertain de tout et de soi-même? Car encore n'ai-je admis, à quelques égards, la réalité de nos sentiments, que par une supposition toute gratuite. Au fond, nous n'en avons aucune preuve. Le sentiment n'en est pas une, puisque c'est lui qu'il faut prouver. Ainsi nous ne sommes pas plus assurés de nos sentiments que de nos sensations, et notre être tout entier nous échappe, sans que nous puissions le retenir. Nous avons beau dire: je sens, nous avons beau dire :je suis, nous n'en demeurons pas moins dans l'impuissance éternelle de nous démontrer, à nous-mêmes, que nous sentons et que nous sommes : tant le néant nous est naturel! tant il nous presse de toutes parts!

En vain appelons-nous le raisonnement à notre secours : fragile barrière contre le doute! ou plutôt impétueux torrent qui brise toutes les digues, emporte et submerge toutes les certitudes, quand il vient à se déborder sur nos connoissances! Rien ne l'arrête, rien ne lui résiste; il ébranle la nature même. Quelle est la vérité que le raisonnement ait laissée intacte ? Que ne nie-t-on pas à son aide, et que n'affirme-t-on point? Il sert et trahit indifféremment toutes les causes; il ôte tour à tour et donne l'empire à toutes les opinions. Chaque siècle, chaque pays, chaque homme a les siennes, aussi inconstantes que les rêves du sommeil, et souvent opposées entre elles. On les voit, comme de légers météores, briller un instant, et se replonger dans une nuit éternelle. Nous nous rions des idées de nos pères, comme ils s'ètoient ri des pensées des leurs, et comme nos enfants se riront de nos opinions. Qu'est-ce donc que le vrai, et qu'est-ce que le

car cette idée est éternelle. Il sait qu'ils existent, parce qu'il commit ses volontés, seule cause efficiente de leur existence.

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