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Le caractère de la révolution luthérienne n'était rien moins que favorable à l'affermissement du pouvoir royal; elle semblait devoir emporter le trône dans son torrent démocratique. Chose étrange! elle le consolida, et ce fut même là un des principaux résultats de la réforme protestante. Or cette consolidation, disons mieux, cet accroissement parasite de la puissance temporelle, telle est, pour nous conformer à l'objet spécial de ce livre, la face sous laquelle nous devons envisager les événements du seizième siècle ; l'examen des disputes dogmatiques, non plus que le développement détaillé des faits en dehors de l'objet indiqué, ne sauraient trouver place dans notre cadre.

En vertu de l'autorité et des pleins pouvoirs que Luther et, bientôt après, ses nombreux adhérents s'attribuaient de leur propre chef, une lutte corps à corps s'établit entre Rome et le célèbre hérétique. D'après les principes du luthéranisme, cette lutte ne pouvait pas se circonscrire dans une partie plus ou moins considérable du domaine de l'Église; il lui fallait un bien plus vaste champ. Rejetant l'Église romaine comme celle de l'Antechrist (1), Luther lui déclarait une véritable guerre d'extermination, et appelait tous les chrétiens indistinctement à marcher à sa' suite contre la Babylone moderne, et à la combattre par tous les moyens possibles (2). En conséquence, le lutheranisme, se donnant comme la véritable Église fondée par Jésus-Christ et nécessaire au salut (3), prétendait s'établir dans la pleine possession de la souveraineté usurpée, selon lui, par le catholicisme (4). Il devait revendiquer les pouvoirs de Jésus-Christ, il devait cher

(1) Menzel, loc. cit., Bd. I, S. 84. — Döllinger, loc. cit., Bd. I, S. 338 sqg. - Menzel, loc. cit., Bd. II, S. 352.

(2) Voici ce qu'il écrivait en 1529, à Jean Lange : Nos hic persuasi sumus, Papatum esse veri et germani Antichristi sedem, in cujus deceptionem et nequitiam ob salutem animarum nobis omnia licere arbitramur. Menzel, loc. cit., vol. IV, p. 55. — Riffel, loc. cit., vol. I, p. 117 sqq., p. 139 sqq.

(3) Apol. Confess., IV, de Eccles. : Neque vero pertinet (promissio salutis) ad illos, qui sunt extra Ecclesiam Christi, ubi nec verbum nec sacramenta sunt, quia regnum Christi tantum cum verbis et sacramentis existit.

(4) Menzel, loc. cit., vol. I, p. 320 sq.

cher et maintenir en lui-même l'autorité qui annonce et conserve pure la vraie doctrine, administre les sacrements, gouverne et élève le peuple chrétien. Luther était lui-même, comme inventeur de ce système, le centre irradiateur de toute la rénovation; aussi sa personne était-elle environnée, pour ceux de ses disciples qui lui demeuraient fidèles, d'autant d'autorité que le saint-siége aux yeux des catholiques, dans les jours les plus glorieux de la papauté (1). Il se considérait, lui aussi, comme le chef de la nouvelle Église, et tenait son enseignement pour tellement infaillible, qu'il posait hardiment cette alternative, que lui ou ses adversaires iraient inévitablement un jour gémir au fond des enfers (2). Parti du principe du libre enseignement, Luther en était venu à exiger pour sa doctrine toute l'autorité de la foi catholique (3). Cette opinion de la primauté, de l'infaillibilité papale, inhérentes à sa personne, il la proclamait encore d'une autre manière. C'est ainsi que, dans l'année 1542, il ordonna (4) à l'électeur Jean-Frédéric et à Maurice, duc de Saxe, d'avoir à cesser la guerre qu'ils se faisaient au sujet de la ville de Wurtzen, enjoignant aux vassaux de ces deux seigneurs de leur refuser le service féodal. Certes, Luther laissait ici bien loin derrière lui Innocent III, dans le célèbre démêlé de Philippe-Auguste et de Jean-sans-Terre ($ 129). Il est vrai qu'il donna la revanche à ce pape, en lui laissant l'avantage d'une intervention plus zélée et plus conforme au droit divin, dans une affaire analogue à celle du double mariage de Philippe, landgrave de Hesse, en faveur duquel il inaugura et proclama le principe de la bigamie (5).

Cependant, à cette époque, le lutheranisme avait déjà, sous bien des rapports, considérablement dévié de ses principes primitifs. La logique commandait aux hérétiques de conserver inva

(1) Wizel, Von der christlichen Kirche (Döllinger, loc. cit., vol. I, p. 151).

(2) Euvres de Luther (Walchsche, Augs., t. XIX, p. 507). – Riffel, loc. cit., vol. I, p. 358. — Menzel, loc. cit., vol. II, p. 408.

(3) Menzel, loc. cit., vol. I, p. 262 sqq., p. 456 sqy. (4) Id., ibid., vol. II, p. 296 sqq.

(5) Menzel, loc. cit., vol. II, p. 180 sqq. - Histor. polit. Blaller, vol. XVII, p. 224 sqq., p. 449 sqq. - Döllinger, loc. cit., vol. II, p. 42 sqq.

riablement vis-à-vis de l'Église romaine la position qu'avaient prise, en 1529, les États de l'empire ralliés à la doctrine nouvelle, en protestant solennellement contre la résolution de la diète de Spire (1), qui prescrivait l'ajournement de toute innovation ultérieure jusqu'au futur concile (2). Trois ans plus tard, dans l'assemblée de Nuremberg, on négociait la paix sur une tout autre base (3); il était stipulé que, jusqu'au futur concile ou à une nouvelle diète générale, aucun État de la confédération ne devait provoquer ni attaquer par les armes un autre Etat, pour cause de croyance religieuse, mais plutôt se traiter mutuellement avec amitié et charité, comme il convient à des chrétiens (4). Ce résultat était surtout l'ouvre de Luther. En faisant adopter ces conditions, le chef de l'Église protestante suivait-il les inspirations de son patriotisme et de son amour pour son souverain, sur l'esprit duquel il exerça toujours une influence illimitée (5)? Cherchait-il à rendre à l'Allemagne la paix qu'il avait lui-même tant contribué à troubler? Ce sentiment serait honorable; mais il n'était guère conforme aux principes de l'Eglise conquérante du Christ de reconnaître les prérogatives de l'Eglise de l'Antechrist.

Quoi qu'il en soit de ce motif plus ou moins probable, une autre considération plus puissante avait dû agir sur Luther, et celle-ci avait sur la première l'avantage de rentrer dans le principe de la nécessité du nouveau symbole, et par là même d'être plus logique.

Le lutheranisme, se posant comme la seule vérité religieuse conduisant au salut, devait nécessairement être intolérant, nonsenlement à l'égard de l'Église catholique, mais encore à l'égard de toute autre doctrine. Or, comme Luther n'avait pas révélé d'une manière surnaturelle sa mission exclusive (6), il se trouva

(1) Reichsabschied von Speyer, $ 3, $ 4. (2) Menzel, loc. cit., vol. I, p. 316. (3) Menzel, loc. cit., vol. I, p. 434 sqq. - Riffel, loc. cit., vol. II, p. 472.

(4) Hortleder, Von den Ursachen des deutschen Kriegs, vol. I, c. 10, p. 68.

(5) Menzel, loc. cit , vol. I, p. 437 sqg.
(6) Id., ibid., vol. I, p. 140. — Supra, & 96.

d'autres hommes qui crurent posséder aussi bien que lui l'autorité enseignante, et il arriva, d'une part, que certains de ses disciples, comme Carlostadt (1), allèrent plus loin que leur maître, et, s'affranchissant de sa tutelle, formèrent une Église séparée; de l'autre, que plusieurs docteurs, rivaux de Luther, s'érigèrent aussi en réformateurs, chacun dans un sens particulier. Ce n'était là que l'effet d'une loi naturelle, la conséquence fatale de la scission avec le véritable centre de l'Église. De même que le synode de Pistoie, assemblé sans aucune convocation, au lieu d'éteindre le schisme, n'avait fait que l'étendre et l'envenimer par l'élection d'un troisième pape, de même la rupture de Luther avec la foi de l'Église romaine ne pouvait avoir la vertu de prévenir de nouveaux schismes; chaque tentative de ce genre, de la part du luthéranisme, devait inévitablement lui attirer le reproche d'un despotisme dogmatique dénué de toute vocation (2).

Ce despotisme se produisit notamment avec une grande violence à l'égard de la doctrine de Zwingle, qui avait commencé sa carrière de réformateur, en Suisse, à peu près vers le même temps que Luther. Zwingle s'était fait aussi très-rapidement un grand nombre de disciples; de sorte que toute la Suisse s'était partagée en deux camps, plusieurs cantons, principalement les cantons primitifs, étant demeurés fidèles à la foi de l'Église. Mais le zwinglisme se répandit aussi dans l'Allemagne, et lorsqu'à la diète d'Augsbourg les États protestants envoyèrent leur confession (1530), quatre villes, Strasbourg, Lindau, Memmingen et Constance, présentèrent une déclaration de principes qui inclinait

(1) Riffel, loc. cit., vol. I, p. 297 sqq. — Menzel, loc. cit., vol. I, p. 47, p. 252 sqq.

(2) A propos de la persécution provoquée par Luther contre Carlostadt (Riffel, vol. I, p. 333 sqq.), Zwingle disait avec raison : « Ils ne cessent de crier que nous sommes des hérétiques qui ne méritent pas d'être écoutés; ils proscrivent nos ouvrages; ils somment les puissances d'avoir à s'opposer à nos doctrines de tout leur pouvoir. Le pape en usait-il autrement, lorsque la vérité voulait lever la tête ? » Vid. Menzel, loc. cit., vol. I, p. 273, vergl. auch S. 480. - Döllinger, loc. cit., vol. II, p. 177, ebend. vol. I, p. 237.

davantage vers les doctrines du réformateur hérétique (1). Zwingle, qui avait aussi adressé une profession de foi à la diète d'Augsbourg (2), n'estimait pas la différence existant entre son système et celui de Luther assez essentielle pour ne pas s'unir avec lui contre Rome. Mais Luther répugnait absolument à cette alliance (3); la crainte de voir les sacramentaires (c'était le nom par lequel on distinguait les partisans du zwinglisme des luthériens) légalement reconnus dans l'empire le poussait à préférer vivre extérieurement en paix avec les catholiques (4). C'est pourquoi, à l'époque de la Confession d'Augsbourg, il était tout disposé, ainsi que Mélanchthon, à reconnaître le pape, tout Antechrist qu'il pût être, comme principe indispensable d'ordre et d'unité(5). Quant au rapprochement tenté par Zwingle, c'était aussi une inconséquence; car, en matière de religion, on ne conçoit pas deux religions également vraies, et Zwingle lui-même avait déclaré qu'il était seul en possession de l'orthodoxie, de la doctrine

(1) Vid. Confessio Tetrapolitana (dans Augusti, Corpus libr. symbol., p. 327). - Dieringer, in dem Artikel : Bekenntniszschriften im Bonner Kirchenlexikon, Bd. I, S. 589. La confession d’Augsbourg ne fut signée que par deux villes : Nuremberg et Neutling. Menzel, loc. cit., Bd. XII, Abth. 2, S. 215.

(2) Au sens de Mélanchthon, le sentiment de Zwingle sur l'Eucharistie le convainquait de démence. — Menzel, loc. cit., vol. I, p. 366.

(3) Menzel, loc. cit., p. 272 sqq.- Après la victoire des catholiques près de Cappel, le plus grand regret de Luther était que tous les sacramentaires n'eussent pas été exterminés. Ebend. 286.

(4) Menzel, loc. cit., vol. I, p. 444.

(5) « Il est dangereux, disait Mélanchthon, de renverser, sans de graves et solides raisons, une institution léguée par une haute antiquité, et, alors même que le pape serait l'Antechrist, on peut vivre sous son autorité, comme les Israélites sous le sceptre de Pharaon, pourvu qu'il ne s'attaque point à la pure doctrine émanée de Dieu et à la sainte pratique des sacrements. » Abondant pleinement dans le sens de Mélanchthon, Luther écrivit de sa propre main : « Oui, que le pape souscrive à ces conditions, et il trouvera en nous, luthériens, j'en ai la conviction, des défenseurs plus puissants que l'empereur lui-même, que le monde entier, de son honneur et de son autorité; car, avec l'arme seule de la parole et de la force de Dieu, nous ferions ce que le glaive de l'empereur ne serait jamais en état de faire, sans le secours de cette parole et de cette force. » - Menzel, loc. cit., vol. I, p. 379.

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