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clergé célibataire est l'anomalie organisée dans la société, offre un asile à tout être anormal, isolé ou déclassé; il lui donne dans le confessional et le cloître un confident et une famille à son choix. Il montre un port toujours ouvert au naufragé de la vie, il assure accueil et consolation à l'âme expansive et timide et empêche ainsi le cæur solitaire et malheureux de s'aigrir ou de se dessécher. Or Eugénie, et ceci ne doit rien lui faire perdre à nos yeux, Eugénie forcément retenue dans l’état de fille, se trouve à vrai dire dans une situation anormale. Elle le sent elle-même sans s'en rendre compte, et une sorte de tristesse maladive qui s'empare quelquefois de son âme, autrement si saine et si forte, n'a pas d'autre cause. Mais sa religion ouvre un champ illimité à ses facultés inemployées; son imagination ardente et son cæur expansit trouvent dans la confession, les croyances, dans la dévotion tendre et familière du catholicisme, l'aliment, l'appui et l'occupation dont elle a besoin et qu'elle ne saurait trouver qu'à demi dans l'amitié fraternelle et dans la solitude.

Je me dépose dans votre âme.

(Hildegarde à St. Bernard.) Cette épigraphe de son journal nous annonce tout d'abord une confession de ceur sinon de conscience. Se confesser et confesser les autres est le tour d'esprit dominant d'une fervente catholique.

Une page pleine de sentiment va nous montrer ce qu'est pour elle un confesseur.

Il n'est que neuf heures et j'ai déjà passé par l'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour čela! L'heureux, c'est le soleil, l'air doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi; puis une lettre de Mimi (sa soeur Marie) qui est à Gaillac, où elle me parle de Mme ** qui t'a vu, et d'autres choses riantes. Mais voilà que j'apprends par mi tout cela le départ de M. Bories (le curé du village) de ce bon et excellent père de mon âme. Ob! que je le regrette! qu'elle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon coeur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d'abandon! Je suis triste d'une tristesse intérieure qui fait pleurer l'âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours ? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles ? qui me mènera au grand sacrifice? C'est en ceci surtout que je regrette M.

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Bories. Il connaît ce que Dieu m'a mis au coeur, j'avais besoin de sa force pour le suivre. Notre nouveeu curé ne peut le remplacer: il est si jeune! puis il paraît si inexperimenté, si indécis! Il faut être ferme pour tirer une âme du milieu du monde et la soutenir contre les assants de la chair et du sang!.... C'est une bien douce chose, un grand bonheur pour l'âme chrétienne que la confession, un grand bien, toujours plus grand à mesure que nous le goûtons, et que le coeur du prêtre où nous versons nos larmes ressenible au coeur divin qui nous a tant aimé. ... Malheur à moi si, quand je suis à ses pieds, je voyais autre chose que Jésus-Christ écoutant Madeleine, et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle a beaucoup aimé! La confession est une expan. sion du repentir dans l'amour. Si tu t'étais fait prêtre, tu saurais cela, et je t'aurais demandé conseil, mais je ne puis rien dire à Maurice. Ah! pauvre ami, que je le regrette! que je voudrais passer de la confiance du coeur à celle de l'âme! Il y aurait dans cette ouverture quelque chose de bien spirituellement doux. La mère de Saint François de Sales se confessait à son fils; des soeurs se sont confessées à leurs frères. Il est beau de voir la nature se perdre ainsi dans la grâce.

On voit combien tendre, expansive et pourtant ferme et élevée est la religion d’Eugénie. Aimer était sa vocation, et elle l'a remplie autant qu'il lui fut possible. Son caur était un cour d'attache qui poussait comme le lierre racines et rameaux en tous sens et n'aimait pas à ne s'appuyer que sur soi seul et à ne s'étendre qu'en hauteur. Elle chérit, elle enveloppe d'affection parents et amis. Mais Maurice reste son préféré. C'est à lui qu'elle revient sans cesse, avec lui qu'elle veut tout partager. C'est de lui qu'elle écrit:

Espérer ou craindre pour un autre est la seule chose qui donne à l'homme le sentiment complet de sa propre existence.

Vivre pour autrui, c'est le besoin et le bonheur du cour humain, mais surtout de la femme. Eugénie vit pour son frère absent en priant pour lui, en s'inquiétant sans cesse du bonheur et du salut de son âme.

O Fréres, frères, nous vous aimons tant! Si vous le saviez, si vous compreniez ce que nous coûte votre bonheur, de quels sacrifices on le payerait! O mon Dieu, qu'ils le comprennent, et n'exposent pas si facilement leur chère santé et leur chère âme!... Mais que sert de dire et d'observer et de se plaindre ? Je ne me sens pas assez sainte pour te convertir ni assez forte pour t'entraîner: Dieu seul peut faire cela. Je l'en prie bien, car mon bonheur y est attaché. Tu ne le conçois pas peut-être, tu ne vois pas avec ton meil philosophique les larmes

d'un œil chrétien qui pleure une âme qui se perd, une âme qu'on aime tant, une âme de frère, sœur de la vôtre.

Quelle pure ardeur, quelle délicate tendresse dans cette amitié fraternelle, sanctifiée par la charité!

M. le curé sort d'ici et m'a laissé une de tes lettres, qu'il m'a glissée furtivement dans la main au milieu de tout le monde. Je lui ai tremblé tout doucement un merci, et, comprenant ce que c'était. je suis sortie et suis allée te lire à mon aise dans la garenne. Comme j'allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où j'allais te voir enfin ! Je t'ai vu; mais je ne te connais pas; tu ne m'ouvres que la tête: c'est le cœur, c'est l'âme, c'est l'intime, ce qui fait ta vie, que je croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de penser; tu me fais monter, et moi, je voulais descendre, te connaître à fond dans tes goûts, tes humeurs, tes principes, en un mot, faire un tour dans tous les coins et recoins de toi-même..... Écris-moi, parle, expliquetoi, fais-toi voir, que je sache ce que tu souffres et ce qui te fait souffrir. Quelque fois je pense que ce n'est rien qu'un peu de cette humeur noire, que nous avons, et qui rend si triste quand il s'en répand dans le cœur. Il s'en faut purger au plus tôt, car ce poison gagne vite et nous ferait fous ou bêtes. O mon ami, que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste! La plupart des maux viennent de l'âme; la tienne, pauvre ami, est si malade, si malade! Je sais bien ce qui la pourrait soulager, tu me comprends: c'est de la faire redevenir chrétienne, de la mettre en rapport avec Dieu par l'accomplissement des devoirs religieux, de la faire vivre de la Foi, de l'établir enfin dans un état conforme à sa nature. Oh! alors paix et bonheur, autant que possible à l'homme. La tranquillité de l'ordre, chose admirable et rare qu'on n'obtient que par l'assujettissement des passions. Cela se voit dans les saints.

La religion d'Eugénie n'est pas cette religiosité vague, ou plutôt ce dilettantisme religieux, aujourd'hui si fort répandu, qui ne cherche dans la religion qu'une sorte de jouissance esthétique à part. Pour Eugénie la religion est la grande affaire, l'intérêt vital qui domine et pénètre tous les autres. Sa nature est toute morale, toute au sacrifice, à l'action vaillante, à l'effort incessant vers le but suprême, l'accord avec Dieu. Cependant qu'elle que soit l'ardeur de sa piété, elle ne dégénère jamais en exaltation. „J'aime le calme, même avec Dieu." C'est un de ses mots qui la peint.

La vie chrétienne, écrit-elle à une amie, la comtesse de Maistre, ce n'est pas d'être perdue dans l'amour de Dieu, et de ne vivre que dans le ciel. Ce sublime de la piété n'est pas mon état, ni ce que

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Dieu demande d'une pauvre faible créature à peine s'élevant de terre. Nos devoirs ne sont pas si haut; Dieu ne les a pas mis à la portée des anges, mais à la nôtre.... O chère amie, ne parlons pas de contempler, c'est l'état du ciel, des bienheureux; nous, pauvres pécheurs, c'est beaucoup de savoir s'abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères, de nos fautes. Il est beau de s'élever, mais regarder dans son coeur est bien utile.

On voit ce qui se passe chez soi, connaissance indispensable pour nos affaires spirituelles, pour le salut. Cela ne vaut-il pas mieux que de beaux transports, qu'une piété d'imagination qui s'en va comme en ballon toucher les astres et tomber ensuite ?

De même, dans l'abandon de sa foi, un sens droit et ferme la maintient toujours en équilibre audessus des mièvreries et des superstitions du catholicisme, quoi qu'elle ne soit pas sans y tremper quelque fois. En bonne et fidèle catholique, elle raisonne et critique fort peu la croyance enseignée. La foi est pour elle affaire de cour, et la critique en matière de sentiment lui répugne, comme à la plupart des femmes. Eugénie d'ailleurs, avec sa haute raison, a la cæur un peu enfant, et si elle habite avec l'une la grande église du Christ, elle laisse volontiers s'asseoir l'autre un moment dans la petite chapelle des jésuites. Les petits miracles, la dévotion aux médailles, le mois de Marie, les prières qui guérissent, elle entre dans tout, elle ne rejette rien ; mais elle ne s'arrête qu'en passant à cette menue dévotion. D'un autre côté, le mysticisme n'est pas non plus son. fait, quoi qu'elle goûte fort les mystiques et fasse ses délices de Sainte Thérèse et de Saint François de Sales. La Nature et la Grâce, pour parler le langage des théologiens, le seus pratique et l'essor spirituel sont en elle habituellement dans une parfaite harmonie, à égale distance de la vulgarité et de la sublimité nuageuse.

C'est en un mot une enthousiaste raisonnable.

Son prosélytisme même, que nous voyons si vif envers son frère, ne dépasse jamais la mesure de la discrétion. C'est un soin, un souci tendre et délicat de l'âme de ceux qu'elle aime qui n'a rien de cette importune manie de conversion, de conquête spirituelle, si fréquente chez les dévotes. Ce prosélytisme est plutôt attractif que positivement actif. On vient à elle plus qu'elle ne va aux autres. Se liaison si intéressante avec la comtesse de Maistre en est un exemple. C'est après avoir lu par hasard une lettre d'elle, sans la connaître, que la comtesse se sentit irrésistiblement attirée vers Eugénie et lui écrivit

pour lui demander son amitié et bientôt même en quelque sorte sa direction spirituelle. Quoique vivant en solitude, Eugénie, par ses liens de famille, par les associations pieuses dont elle fait partie, se meut au milieu d'un cercle assez étendu de relations. Son amitié est fort recherchée, car elle est aussi bonne amie qu'elle est bonne saur. Après que j'ai donné affection, dit-elle, c'est fini.

En voilà jusqu'au ciel, où l'on aime encore.

On connaît son bon coeur et son esprit juste, et chacun s'adresse à elle. Elle est le conseil, la confidente, la consolatrice de tous. Elle semble avoir eu pour les maux de l'âme cette main magnétique que les malades croient reconnaître à certaines personnes pour les maux physiques. Nature vraiment évangélique, elle respirait et inspirait ce sentiment qui est l'essence même du christianisme, cette charité, cet amour céleste des âmes qui fut l'âme du Christ et qui donne à l'âme chrétienne pour l'âme d'autrui une tendresse et un zèle de mère et de sæur.

Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, écrit-elle à propos d'un ami, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Oh! qu'elle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés les mienx faits à son image! Je voudrais le salut de tous ... mais le ceur a ses élus et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Mon Dieu, faites qu'ils vivent toujours ceux que j'aime, qu'ils Fivent de la vie éternelle! Oh! c'est pour cela, pas pour ici que je les aime. A peine hélas! si l'on s'y voit.

Cependant ses préoccupations religieuses ne lui font pas oublier lorsqu'elle s'adresse à son frère qu'il est poëte et qu'elle l'est elle-même, et elle passe aisément avec lui des exhortations aux causeries et aux descriptions. Ignorant la musique, elle écrit comme d'autres chantent ou tracassent un instrument, pour se distraire et s'épancher. Elle aussi, elle a un sentiment vif et cultivé de la nature; mais elle cherche en elle surtout l'aimable et le riant. A la manière des écrivains modernes qui peignent par la parole, elle s'essaie au paysage et aux petits cadres de genre dont son frère est grand amateur

Archiv f. n. Sprachen. XXXIX.

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