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des âmes aux époques de critique générale où les dogmes, les institutions, où toute la conception du monde, de l'homme et de Dieu sont mis en question. Les croyances s'évanouissent, les systèmes surgissent et s'entredétruisent, les esprits sont tout à la fois encombrés d'idées et vides de principes et de certitudes; la fatigue de la pensée, l'inquiétude de l'imagination paralysent la volonté, l'homme perd le goût et la force d'agir: alors apparaissent les tristes héros de ces temps, les Hamlet, les Faust, les Werther, les René, les Childe Harold, les Obermann, les Rolla et les Maurice de Guérin, Maurice appartient en effet à ce groupe de personnages

à fictifs, si divers de caractère et d'origine, auxquels l'histoire littéraire reconnaît cependant tant de traits de famille. Lui aussi, il s'est reconnu en eux, et à leur monologue il a ajouté le sien, qui, pour n'avoir pas la même grandeur d'origine, n'en est pas moins expressif.

Je ne voudrais pas, pour rendre mon héros plus remarquable, exagérer ses proportions. Maurice de Guérin ne jouera pas dans l'histoire littéraire le rôle des figures si connues, à côté desquelles nous le rangeons et qui pour la plupart représentent une phase de la vie morale d'hommes de génie. Maurice n'est pas un génie, mais seulement un talent distingué. D'ailleurs son journal, où il s'est peint, n'est point une oeuvre d'art méditée, une reproduction coordonnée et achevée d'une période de son existence, à l'instar de ces créations poëtiques, auxquelles on ne peut le comparer qu'avec réserve. Ce journal n'est qu'une suite d'esquisses et de fragments, une collection de notes psychologiques, qui laissent deviner plus qu'ils ne font voir, et regretter plus qu'ils ne donnent, et dont la sincérité touchante et la noblesse de style font tout le prix. Tous ces mélancoliques que nous avons nommés, quelque soit leur impuissance maladive en présence de la tâche humaine, sont cependant des hommes, et, bien que peu titanesques, les titans de leur race. Maurice, s'il leur ressemble, n'atteint pas à leur taille. Il n'est qu'un enfant à côté d'eux, le Benjamin de la famille, une sorte de petit cousin, si l'on veut, pour rester dans la mesure du réel. C'est un adolescent qui a grandi comme un roseau et se trouve arrêté dans sa foraigon. Comme tant de jeunes gens de notre

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temps, si fécond en existences hâtives et avortées, Maurice est tout ensemble un être d'élite et un être inachevé, un de ces chanteurs sans poumons, un de ces Raphaëls manchots, destinés à subir toute la vie les fièvres et les prostrations d'une vocation incertaine ou manquée. On le caractériserait d'un mot en l'appelant le patito de la poésie. Il représente au mieux en effet ces naïfs soupirants du Parnasse, ces amoureux transis des Muses, qui pâlissent à leur faire la cour, sans pouvoir obtenir d'elles les bonnes grâces qu'elles prodiguent souvent à de fades ou grossiers favoris qui les méritent moins qu'eux. Le journal de Maurice est le dépositaire de ces ardeurs, de ces soupirs de poëte patito, une plainte, un gémissement presque continuels.

Comment s'expliquer que des pages de ce genre aient pu intéresser le public français d'aujourd'hui, si distrait, si blasé, si positif, si peu en goût de poésie et surtout de poésie élégiaque. Comment un traînard du Werthérisme, arrivant si peu d'accord avec les violons, a-t-il pu se faire encore écouter et réveiller des sympathies? Serait-ce que la maladie qu'il représente, couve encore secrètement, et que, sous le positiviste actuel, le rêveur d'autrefois soupire encore par moments après sa Charlotte insaisissable? Qui sait? Faust il est vrai a quitté la philosophie pour l'industrie, où il fait belle besogne, mais Wagner seul toujours est content. René et Childe Harold spéculent et font courir, mais ils n'ont pas oublié leurs monologues, et, comme Faust, à certaines heures, ils les répètent encore , à voix basse, à des auditeurs fidèles. Si la Poésie s'est réfugiée au désert, elle a toujours des adorateurs qui vont l'y retrouver. La Science qui a pris sa place, malgré sa sérénité apparente, ne se sent pas si sûre de son empire. On la surprend parfois assise comme la Melancholia d'Albrecht Dürer, au milieu de ses instruments épars, rêvant aussi et se disant: Que sais-je? Parlons sans figures. L'esprit humain a bien changé depuis trente ou quarante ans, mais au milieu de notre activité sans trêve et de notre éparpillement sans bornes, un sentiment de vide et d'ennui se fait toujours sentir, et, sans être épidémiques comme autrefois, les retours de tristesse et de doute sont encore frequents. C'est pourquoi les créations poëtiques qui représentent cet état d'âme n'ont pas vieilli pour nous et nous restent fami

lières. Sans doute nous n'acueillerions qu'avec moquerie une fiction qui reprendrait aujourd'hui le ton mélancolique et viendrait nous répéter sur une lyre d'emprunt des plaintes trop connues. Mais une apparition posthume de ce temps encore si proche de nous doit nous trouver d'autre humeur. Nous nous reconnaissons en elle, elle nous rappelle notre jeunesse. Et qui, dans ces temps de sécheresse et de stérilité, ne regarde volontiers vers ces folles années de sentimentalité printanière, où la mélancolie n'était qu'un trop plein de sève et le désespoir un excès d'espérance. D'un autre côté, une telle apparition, loin de choquer notre sens positif de désillusionues, le satisfait au contraire par son caractère historique. Nous pouvons du moins l'écouter comme témoin dans notre inventaire minutieux du passé.

Maurice de Guérin avait l'avantage de ressussiter dans ces conditions. Son livre n'est pas une fiction. Il a réellement vécu ses souffrances, et il l'a prouvé, puisqu'il en est mort. S'il eût survécu, s'il publiait aujourd'hui lui-même son livre, il n'obtiendrait sans doute que l'indifférence ou l'ironie. Mais un livre vrai, vécu, un livre qui est une âme, un esprit malheureux sortant après plus de vingt ans du tombeau, c'était, en notre temps de productions factices et forcées, un sujet assez intéressant pour nos physiologistes littéraires et nos curieux de phychologie; et dès son apparition ce fut dans tous les journaux et les revues à qui déploierait le plus de magie esthétique pour faire vraiment revivre le jeune fantôme. Mourir jeune sur quelques heureux essais, pour un poëte, c'est ainsi souvent, le plus sûr chemin à l'immortalité. Sa destinée touchante s'identifie alors avec son oeuvre. Ils apparaissent ensemble comme un groupe inachevé qu'une imagination sympathique se figure aisément plus beau qu'il ne fût devenu peut-être. Si, joint à cela, le poëte ou l'artiste brisé dans sa fleur, par quelque côté de sa physionomie ou de sa situation, se trouve propre à servir de symbole, à représenter un genre, alors son nom est consacré. La critique, qui n'aime pas moins à élever qu'à détruire, fait de lui un type: et elle met à l'achever, à l'idéaliser le même amour qu'elle mettrait peut-être à l'anéantir, s'il fût parvenu à sa pleine croissance. Ainsi dans des genres différents, Mazaccio, Chatterton, Gilbert, Vauvenargues, André Chenier, Theodor

Koerner, Keats, Bellini, Hégésippe Moreau sont tombés pour ee relever éternellement jeunes, sans qu'on puisse dire qu'ils eussent grandi et qu'on se fût souvenu d'eux, s'ils eussent vécu.

Un autre avantage qu'il faut compter, pour Maurice, c'était d'appartenir, par sa naissance et ses relations, à un monde qni possède encore le privilège de donner un certain cachet aux réputations qu'il fait ou qu'il adopte. La haute critique qui, avec raison, aime à garder un pied dans ce monde, a pour ses protégés des indulgences et des faveurs, fort efficaces lorsqu'elles se traduisent en lettres de recommandation au public. Cette fois la sympathie d'accord avec la complaisance rendait l'apologie facile et d'autant plus persuasive. Cependant il faut le dire, quelque digne d'intérêt que fût Maurice, ce n'était pas un intérêt général qu'il pouvait soulever longtemps. Ses qualités sont de celles qu'un petit nombre seulement d'esprits cultivés se plait à apprécier. Réduit à lui-même, aprés un court éclat, le jeune mélancolique n'eût pas tardé sans doute à retomber, si non dans l'oubli, du moins dans la pénombre de ses aînés, où les amateurs seuls eussent encore fait attention à lui. Ce qui l'a soutenu, ce qui le sauvera peut-être du temps, c'est moins son rôle littéraire, en somme, que son rôle moral dans le groupe qu'il forme avec sa soeur et où il est partie essentielle quoique passive. Tout en tenant largement compte de sa valeur poétique, on peut donc dire de lui que son principal, son plus durable mérite, c'est d'être le frère chéri d’nne soeur telle qu'Eugénie. C'est sa soeur en effet qui met la vie entre eux.

Avec son éternel monologue, Maurice devait tôt ou tard finir par ennuyer son monde; mais Eugénie intervenant engage le dialogue et nous entraîne dans l'action.

II. Eugénie aussi écrit son journal; mais non à la manière de Maurice, comme une monodie lyrique, ni à la manière anglaise, pour elle-même, pour sa propre satisfaction: elle l'écrit pour s'épancher, be communiquer à un autre; pour s'entretenir avec son frère loin d'elle, le consoler, l'égayer, l'encourager. Son journal est par-là essentiellement français: c'est une causerie avec un absent. D'elle-même et seule, elle ne fût jamais venue sans

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doute à cette habitude d'enregistrement de soi-même si répandue aujourd'hui, si propre à fortifier l'individualité, mais si propre aussi à faire des pédants et des importants. Eugénie est d'un naturel trop vif, trop expansif, pour pouvoir se plaire en tête à tête exclusif avec elle-même; il lui faut, ne fût-ce qu'en idée, un interlocuteur, un coeur ami qui l'écoute. Or elle l'a dans son frère, qui lui a demandé de noter, d'écrire pour lui sa vie de chaque jour, ses impressions, ses lectures et ses pensées. Certaine d'être entendue, elle s'y prête volontiers, elle s'en fait même peu à peu un plaisir et un besoin. Car elle a le talent d'écrire, la pensée vive, alerte, la plume légère et sûre. Elle possède ce don si rare du style prime-sautier, prompt d'élan et ferme d'arrêt, qui ne cherche ni ne tâtonne, trouve de suite le ton, l'accent, la mesure, le mot et le tour. Dès la première page on est émerveillé de cette gracieuse et franche allure. C'est le plus joli style virginal, caressant et dégagé, flexible et droit au but; un vrai style d'oiseau, ailé, preste et net. On conçoit qn'elle ait tout d'abord séduit par-là un public si sensible au charme de la forme et si fin connaisseur de tout ce qui marque la race, le sexe, et fait la distinction de l'écrivain.

Son frère écrit tout autrement qu'elle. Maurice creuse, pénètre laborieusement; il vous enlace et vous entraîne avec une langueur passionnée et contagieuse; on ne le quitte qu'en emportant de sa lecture une sorte de malaise, Avec Eugénie on glisse, on vole; elle vous donne sa légèreté. Non qu'elle soit folâtre; au contraire, sa nature est essentiellement sérieuse; mais c'est une nature barmonisée, réglée, fixée. Si elle est gaie, c'est sans étourderie, sans enivrement; si un soupir, si un ton plaintif reviennent souvent dans ses notes et dans ses lettres, surtout vers la fin de sa vie, on sait d'où ils viennent et où ils vont. Car elle aussi, elle a sa mélancolie comme son frère, mais c'est la mélancolie chrétienne, celle de la foi. Maurice a la mélancolie de l'incertitude, la languer esthétique, la maladie de l'idéal, le mal vague et indéfinissable du vague et de l'indéfini; Eugénie a le mal du pays céleste, le mal de l'exilé et du voyageur regrettant la patrie, mais sûrs d'y retourner un jour.

La pensée du ciel se mêle à tout ce qu'elle fait, à tout ce qu'elle dit; ce qui lui donne un petit air de nonne et de sainte

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