Obrázky na stránke
PDF
ePub
[ocr errors]

« La terre et chaque colline donnèrent un signe s'obstine à aller seule à ses ouvrages du matin, « de congratulation; les oiseaux furent joyeux; malgré les supplications d'Adam; elle est offen« les fraîches brises, les vents légers murmure- sée des craintes qu'il lui témoigne; elle se croit « rent dans les bois; en se jouant, leurs ailes capable de résister au prince des ténèbres. Le foia nous jetèrent des roses, nous jetèrent les par- ble Adam lui cède; il la suit tristement des yeux « fums du buisson embaumé, jusqu'à ce que l'a- à mesure qu'elle s'éloigne parmi les bocages. Eve « moureux oiseau de la nuit chanta les noces n'est pas plutôt arrivée auprès de l'arbre de « et ordonna à l'étoile du soir de se håter sur le science, qu'elle est séduite, en dépit des avertisse« sommet de sa colline, pour allumer la lampe ments d'Adam et du ciel, en dépit des images d'un nuptiale.

rêve qui l'avoit pourtant effrayée, et dans lequel « Ainsi je t'ai raconté ma condition, et j'ai l'esprit de mensonge lui avoit dit ce que lui répète « amené mon histoire jusqu'au comble de la fé- le serpent : quelques louanges de sa beauté l'eni« licité terrestre dont je jouis. Je dois avouer que vrent; elle tombe. « dans toutes les autres choses je trouve à la vé- La stupeur d'Adam, la résolution qu'il prend « rité du bonheur, mais soit que j'en use ou non, de goûter lui-même au fruit fatal pour mourir « il ne produit dans mon esprit ni changement, ni avec Ève, le désespoir des époux , les reproches, « véhéments désirs............. Mais ici tout autre le pardon, le raccommodement, la proposition « ment : transporté je vois, transporté je touche! qu'Ève fait à son tour de se donner la mort ou de « Ici pour la première fois j'ai senti la passion, se priver de postérité; tout cela est du plus haut « commotion étrange! Supérieur et calme dans pathétique. Au surplus Eve rappelle les femmes « toute autre joie, ici foible contre le charme d'un de Shakespeare; elle a quelque chose d'extrême. regard puissant de la beauté. Ou la nature a

ment jeune, une naïveté qui touche à l'enfance : failli en moi et m'a laissé quelque partie non à c'est l'excuse d'une séduction accomplie avec tant « l'épreuve d'un pareil objet; ou, soustraite de de facilité. « mon côté, on m'a peut-être pris trop de vie, du

Le style de ces scènes n'a jamais appartenu « moins on a prodigué à la femme trop d'orne- qu'à Milton. On sait par quels vers délicieux Ève « ments....... Quand j'approche de ses charmes, rend compte de son premier réveil, en sortant « elle me paroît si absolue et si accomplie en elle- des mains du Créateur. Dans ce même ive livre a même, si instruite de ses droits, que tout ce È ve dit à notre premier père :

qu'elle veut faire ou dire me semble le plus sage, « Doux est le souffle du matin, son lever doux « le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. « avec le charme des oiseaux matineux; agréa« Tout savoir plus élevé tombe abaissé en sa pré. « ble est le soleil quand d'abord, dans ce délicieux « sence; la sagesse discourant avec elle se perd jardin, il déploie ses rayons de l'orient sur a déconcertée et paroît folie. L'autorité et la rai- l'herbe, les arbres, les fruits et les fleurs bril« son la suivent comme si elle avoit été créée la

« lants de rosée; parfumée est la terre fertile après « première. Enfin, pour tout achever, la grandeur de molles pluies ; charmant est le venir d'un soir a d'âme et la noblesse ont établi en elle leur de

paisible et gracieux; charmante la nuit silen« meure la plus charmante, et créé autour d'elle « cieuse avec son oiseau solennel, et cette lune si « un respect mêlé de frayeur comme une garde belle, et ces perles du ciel, sa cour étoilée : mais « angélique. »

ni le souffle du matin, quand il monte avec le Qui a jamais dit ces choses-là ? quel poëte a ja- « charme des oiseaux matineux; ni le soleil lemais parlé ce langage ? Combien nous sommes « vant sur ce délicieux jardin; ni l'herbe, ni le misérables dans nos compositions modernes au- « fruit, ni la fleur brillante de rosée; ni le parprès de ces fortes et magnifiques conceptions ! « fum aprés de molles pluies, ni le soir paisible Milton a soin d'écarter È ve quand Adam raconte « et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son oiseau à Raphaël sa foiblesse ; mais Ève curieuse, cachée « solennel, ni la promenade à la clarté de la lune sous la feuillée, entend ce qui doit servir à la « ou à la tremblante lumière de l'étoile, n'ont de perdre.

« douceur sans toi. » Ève a une séduction inexprimable; elle respire A l'entrée du berceau nuptial et près d'y enà la fois l'innocence et la volupté; mais elle est trer, Adam s'arrête et cache le bonheur qu'il va légère, présomptueuse, vaine de sa beauté; elle goûter dans ce chaste et religieux souhait.

[ocr errors]
[ocr errors]

(

[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]

Créateur, ton fortuné paradis est trop vaste dans la peinture des amours de nos premiers pa• pour nous ; ton abondance manque de mains rents après le péché. Le poëte emploie les mêmes

qui la partagent; elle tombe sur le sol sans être couleurs; mais l'effet n'en est plas le même : Ève • moissonnée. Mais tu nous a promis à tous deux n'est plus une épouse, c'est une maîtresse ; la « une race pour remplir la terre, une race qui vierge mariée des berceaux d'Éden est entrée dans glorifiera avec nous ta bonté infinie, et quand les bosquets de Paphos; la volupté a remplacé nous nous éveillons, et quand nous cherchons, l'amour; les blandices ont tenu lieu des chastes . comme à cette heure, le sommeil, ton présent. caresses. Comment le poëte a-t-il opéré cette Adam s'éveille avant Ève sous le berceau : métamorphose? Il n'a banni qu'un seul mot de « Il se soulève, appuyé sur le coude, et sus- ses descriptions: Innocence. Les deux époux sorpendu sur sa bien-aimée; il contemple avec le tent accablés de fatigue, du sommeil que leur a « regard d'un cordial amour la beauté qui, éveil- procuré l'enivrement du fruit défendu; on voit lée ou endormie, brille de toutes les sortes qu'ils viennent d'engendrer Caïn. Ils découvrent de grâces. Alors avec une voix douce, comme avec honte sur leur visage les pâles traces du « quand Zephyre souffle sur Flore, touchant plaisir : ils s'aperçoivent qu'ils sont nus , et ils ont

doucement la main d'Ève, il murmure ces recours au figuier. a mots :

L'homme tombé, le globe est dérangé sur son Éveille-toi, ma beauté, mon épouse', mon axe; les saisons s'altèrent, et la mort fait son predernier bien trouvé, le meilleur et le dernier mier pas dans l'univers. présent du ciel ! Mes délices toujours nouvelles,

L'ETERNEL ET LE FILS. • éveille-toi ! Le matin brille, la fraîche campa.qne nous appelle; nous perdons les prémices Le caractère du Père tout-puissant est obscu* du jour! »

rément tracé. Il faut admirer la retenue de l'auLorsque Raphaël aperçoit Ève, il lui adresse teur; il a craint de prêter une parole mortelle les paroles de la salutation angélique :

à l'Être impérissable ; il ne met dans la bouche « Je te salue , mère des hommes, dont les en- de Jehovah que des discours consacrés par le a trailles fécondes rempliront le monde de fils texte des livres saints et par les commentaires • plus nombreux que ne seront jamais les fruits de l'élite des esprits chrétiens dans la suite des • variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette ages : tout roule sur les questions les plus abs* table. »

traites de la grâce , du libre arbitre, de la preAinsi tout se sanctifie par les souvenirs de la science. L'Éternel s'agrandit au fond des ténèbres religion dans les hymnes du poëte. Ces suaves théologiques et philosophiques où la main du peintures de la béatitude sont d'autant plus dra- respect et du mystère le tient caché. Nous vermatiques que Satan en est le témoin : il apprend rons que Milton , dans l'embarras de ses systède la bouche même des époux heureux leur se- mes, ne s'étoit pas fait une idée bien distincte de eret et le moyen de les perdre. La félicité d'Ala Divinité unique. dam et d'Ève est redoutable; chaque instant de Mais le caractère du Fils est une cuvre dont leur bonheur fait frémir, puisqu'il doit être suivi on n'a pas assez remarqué la perfection. Dans le de la perte de la race humaine.

Christ il y a de l'homme ; l'homme peut donc • Ah! couple charmant , dit le prince de l'en- mieux comprendre le Christ; et comme aussi dans * fer, vous ne vous doutez guère combien votre le Christ il y a de la nature divine , c'est à travers changement approche ! toutes vos délices vont l'homme que Milton s'est élevé à la connoissance s'évanouir et vous livrer au malheur; malheur réelle de l'Homme-Dieu. « d'autant plus grand que vous goûtez mainte- La tendresse du Fils est ineffable et ne se dé*nant plus de joie! Couple heureux, mais trop ment jamais. Dès le troisième livre il s'offre en mal gardé pour continuer d'être toujours si victime expiatoire, même avant que l'homme heureux!. ...

. . Non que je sois votre soit tombé; il dit au Père : « Me voici : moi + ennemi décidé; je pourrois avoir pitié de vous, " pour lui, vie pour vie, je me présente. Que ta co

abandonnés comme vous l'êtes, bien qu'on soit a lère tombe sur moi; prends-moi pour l'homme. * sans pitié pour moi ! ! »

« Afin de le sauver je quitterai ton sein; j'abanSi l'art du poëte se montre quelque part, c'est donnerai librement la gloire dont je jouis auprès

[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]
[ocr errors]

de toi ; pour lui je mourrai satisfait : que la mort l'autel d'or : « Considérez, ô mon père, quels « exerce sur moi sa fureur ! »

« sont les premiers fruits qu'a fait germer sur la Ses paroles cessèrent ; mais dans son aspect « terre cette grâce que vous avez fait entrer dans « miséricordieux le silence parle encore; il respire « le cæur humain : ce sont des soupirs et des « un immortel amour pour les hommes mortels. » prières, je vous les présente , moi qui suis votre

Au deuxième livre le Père envoie le Fils ju- « prêtre. . . ... L'homme ignore en quels ger le couple criminel : « Je vais donc, dit le « termes il doit parler pour lui-même; permettez

Fils, vers ceux qui t'ont offensé; mais tu sais « que je sois son interprète, son avocat, sa victime « que, quel que soit le jugement, c'est sur moi « de propitiation. Gravez en moi toutes ses actions « que retombera la plus grande peine. Je m'y suis « bonnes ou mauvaises : je perfectionnerai les pre- !

engagé en ta présence; je ne m'en repens point, « mières ; j'expierai les autres par ma mort.

puisque j'espère obtenir de mon innocence l'a- Ici la beauté de la poésie égale la beauté du « doucissement du châtiment quand il sera exercé sentiment. a sur moi. »

Enfin dans le xue livre, Milton, quittant les Le Fils refuse tout cortège : à la sentence

hauteurs de la Bible, descend à la mansuétude qu'il va prononcer ne doivent assister que les évangélique pour peindre le mystère de la rédeux coupables. Il descend dans le jardin comme

demption. « C'est afin de porter ton châtiment, un vent doux du soir; sa voix, loin d'être ef

<dit Michel à Adam, qu'il se fera chair, qu'il frayante, est portée par la brise aux oreilles s'exposera à souffrir une vie méprisée et une d'Ève et d'Adam. L'homme et la femme se ca

« mort honteuse, ... ... Sur la terre il chent; il les appelle : « Adam, où es-tu ? » Adam

« se voit trahi, blasphémé, arrêté avec violence, hésite; puis il s'avance avec peine suivi d'Ève;

« jugé, condamné à la mort; mort d'ignominie il répond enfin : « Je me suis caché parce que

« et de malédiction. Il est élevé sur une croix par « j'étois nu. »

« son propre peuple, mais il meurt pour donner Le Fils ne lui fait aucun reproche; il réplique

a la vie et il cloue à sa croix tes ennemis. » avec douceur: «Tu as souvent entendu ma voix;

Milton attendrit son génie aux rayons du « au lieu de te causer de la crainte, elle te rem

christianisme : comme il a peint ce qui a précédé « plissoit de joie : pourquoi est-elle devenue le temps, il vous laisse dans ce temps où il vous « pour toi si terrible? Tu dis que tu es nu : qui a introduit à la chute de l'homme. Pour lui, il « te la appris ? »

passe à travers ce monde intermédiaire qu'il de« Ainsi jugea l'homme, dit le poëte, celui qui daigne; il se båte d'annoncer la destruction du « étoit à la fois son juge et son sau veur... En temps auquel il donne des ailes d'heures, de proa suite voyant ces deux criminels debout et nus,

clamer le renouvellement des choses, la réunion « au milieu d'un air qui alloit souffrir de grandes de la fin et du commencement dans le sein de a altérations, il en eut compassion ; il ne dédaigna Dieu. « pas de prendre dès ce moment la forme de ser

ANGES. viteur, qu'il prit lorsqu'il lava les pieds de ses Parmi les anges il y a une grande variété de « serviteurs. Avec l'attention d'un père de fa- caractères : Uriel, Raphaël, Michel, ont des mille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes. traits qui les distinguent les uns des autres. Ra

Il eut phaël est l'ange ami de l'homme. La peinture « aussi pitié de leur nudité la plus ignominieuse; que le poëte en fait est pleine de pudeur et de « il couvrit leur nudité intérieure de sa robe de grâce. « justice, l'étendant entre eux et les regards de Envoyé par Dieu vers nos premiers pères, en a son père, vers lequel il retourna aussitôt. » arrivant dans Eden il secoue ses six ailes qui ré

L'expression manque pour louer des choses si pandent au loin une odeur d'ambroisie. Adam divines.

appelle Eve : « Eve, approche-toi vite ! Regarde A la fin de ce même livre x, Eve et Adam, « entre ces arbres du côté de l’orient: vois-tu cette réconciliés et pénitents, vont prier Dieu à la « forme éclatante qui s'avance vers nous? on dimême place où ils ont été jugés. Leurs prières « roit d'une nouvelle aurore qui se lève. » Raphael volent au ciel ; le grand intercesseur les présente aborde Adam, comme dans l'antiquité biblique au Père, embaumées de l'encens qui fume sur l des anges demandent l'hospitalité aux patriar

[ocr errors]

ebes, ou comme dans l'antiquité païenne les dieux, tot on voit que Milton les a vétus et représentés viennent s'asseoir à la table de Philémon et de d'après les tableaux de ces grands maîtres ; il les Baucis. Raphaël salue notre première mère des à transportés de la toile dans sa poésie, en leur mêmes paroles dont Gabriel salua Marie, seconde donnant, avec le secours de la lyre, la parole que Eve. Il raconte ensuite, comme je l'ai dit, ce qui le pinceau avoit laissée muette sur leurs lèvres. s'est passé dans le ciel , la chute des esprits rebel

LES DÉMONS ET LES PERSONNAGES ALLEGORIQUES. les et la création du monde; il contente la curiosité du père des hommes , et rougit, comme rou- Il est inutile de rappeler ce que chacuu sait des giten ange, quand Adam ose lui faire des questions esprits de ténèbres tels que Milton les a produits : sur les amours des esprits. Lorsqu'il retourne au il est reconnu que Satan est une incomparable ciel, Adam Jui dit : « Partez, hôte divin , soyez création.

toujours le protecteur et l'ami de l'homme, et Louis Racine fait cette remarque, en parlant e revenez souvent nous visiter. »

des quatre monologues de Satan : « A quelle occa. Michel, chef des milices du ciel, est envoyé à «sion l'esprit de fureur, le roi du mal, fait-il son tour, mais pour bannir du Paradis les deux « quelques réflexions qu'on peut appeler sages? coupables. Il a pris la forme humaine et l'habille- « 1o en contemplant la beauté du soleil; 2o en ment d'un guerrier; son visage , quand la visière contemplant la beauté de la terre; 3o en conde son casque étoit levée , montre l'âge où la vi. templant la beauté des deux créatures, qui , rilité commence et finit la jeunesse. Son épée « dans une conversation tranquille, s'assurent pend comme un éclatant zodiaque à son côté, et a mutuellement de leur amour ; 4° en contemplant dans sa main il porte négligemment une lance. « une des ces créatures , qui , seule dans un bosAdam l'aperçoit de loin : « Il n'a point l'air terri- « quet, cultivant des fleurs, est l'image de l'in• ble, dit-il à Eve : je ne dois pas être effrayé; « nocence et de la tranquillité. Tout ce qui est « mais il n'a pas non plus l'air doux et sociable « beau , tout ce qui est bon, excite d'abord son de Raphaël. » Le poëte connoit familièrement « admiration; cette admiration produit des retous ces anges, et vous fait vivre avec eux. L'ange « mords, par le souvenir de ce qu'il a perdu, et fidèle dans l'armée de Satan est énergique : je « le fruit de ces remords est de s'endurcir toujours. cilerai bientôt un de ses discours. Il n'y a pas « Le roi du mal devient par degrés digne roi de jusqu'au chérubin de ronde qui surprend Satan « son nouvel empire. Ève cueillant des fleurs lui à l'oreille d'Ève, dont le trait ne soit correctement « paroit heureuse. Sa tranquillité est le plaisir de dessiné. Satan insulte ce chérubin : « Ne pas me « l'innocence; il va détruire ce qu'il admire, • connoitre prouve que toi-même es inconnú , et « parce qu'il est le destructeur de tout plaisir. e le dernier de ta bande. » Zéphon lui répond : « Dans ces quatre monologues, le poëte conserve • Esprit révolté, ne t'imagine pas que ta figure a à Satan le même caractère et ne se copie point. * soit la même , et qu'on puisse te reconnoître; tu a Satan n'est pas le héros de son poëme, mais le • n'as plus cet éclat qui t'environnoit lorsque tu « chef-d'æuvre de sa poésie. » • restois pur dans le ciel. Ta gloire t'a quitté avec Milton a presque donné un mouvement d'aa ton innocence ; le moindre d'entre nous peut tout mour à Satan pour Ève; l'Archange est jaloux à contre toi; ton crime fait ta foiblesse. »

la vue des caresses que se prodiguent les deux Quand Satan lui-même se transforme en es- époux. Ève séduisant un moment le rival de Dieu, prit de lumière, le poëte répand sur lui toutes les le chef de l'enfer, le roi de la haine, laisse dans harmonies de son art : « Sous une couronne, les l'imagination une idée incompréhensible de la

cheveux de l'archange flottent en boucles , et beauté de la première femme. • ombragent ses deux joues ; il porte des ailes Les personnages allégoriques du Paradis dont les plumes de diverses couleurs sont se perdu sont le Chaos, la Mort et le Péché. Tel est * mées d'or; son habit court est fait pour une mar- le feu du poëte, que de la Mort et du Péché il a « che rapide , et il appuie ses pas pleins de décence fait deux êtres réels et formidables. Rien n'est plus a sur une baguette d'argent.

étonnant que l'instinct du Péché, lorsque du senil Tous ces esprits, d'une variété et d'une beauté de l'enfer, entre les flammes du Tartare et l'océan infinies, ont l'air d'être peints, selon leurs carac- du Chaos, ce fantôme devine que son père et son teres, par Michel-Ange et par Raphaël, ou plu- | amant ont fait la conquête d'un monde. La Mort

[ocr errors]

elle-même avertie, dit au Péché, sa mère : « nous, nous qui, même sans lois, n'errons ja

Quelle odeur je sens de carnage, proie innom- a mais ? Qui peut nous forcer à recevoir celui-ci « brable! je goûte la saveur de la mort de toutes « pour maître, à l'adorer au détriment de ces lia les choses qui vivent.... La Forme pâle, ren- « tres impériaux qui prouvent que nous sommes a versant en haut ses larges narines dans l'air em- faits pour gouverner, non pour obéir? » (Papesté, huma sa curée lointaine, »

radis perdu, liv. v.) Le Péché(j'en ai fait l'observation dans le Génie S'il pouvoit rester quelques doutes à cet égard, du Christianisme) est du genre féminin en an- Milton, dans son Moyen facile d'établir une soglois , et la Mort, du genre masculin. Racine a ciété libre, s'explique de manière à éclaircir ces voulu sauver en françois cette difficulté des gen- doutes : il y déclare que la république doit être res, en donnant à la Mort et au Péché des noms gouvernée par un grand conseil perpétuel ; il ne grecs; il appelle le Péché Ate, et la Mort Ades : veut pas du remède populaire propre à combatje n'ai pas cru devoir me soumettre à ce scru- tre l'ambition de ce conseil permanent, car le pule; contre Louis Racine , j'ai l'autorité de Jean peuple se précipiteroit dans une démocratie licenRacine :

cieuse et sans frein, a licentious and undridled

democraty. Milton, ce fier républicain, étoit noLa mort est le seul dieu que j'osois implorer,

ble; il avoit des armoiries : il portoit un aigle Il m'a semblé que les lecteurs, accoutumés d'a- d'argent éployé de sable à deux têtes de gueules, vance à cette fiction, se prêteroient au change-jambes et bec de sable ; un aigle étoit, du moins ment de genres ; qu'ils feroient facilement la Mort pour le poëte, des armes parlantes. Les Améridu genre masculin et le Péché du genre féminin, cains ont des écussons plus féodaux que ceux des en dépit de leurs articles.

chevaliers du quatorzième siècle; fantaisies qui Voltaire critiquoit un jour, à Londres, cette ne font de mal à personne. célèbre allégorie : Young, qui l'écoutoit, impro- Les discours, qui forment plus de la moitié du visa ce distique :

Paradis perdu, ont pris un nouvel intérêt depuis You are so wity, so profligate and thin,

que nous avons des tribunes. Le poëte a transAt once we think you Milton, death, and sin.

porté dans son ouvrage les formes politiques du « Vous êtes si spirituel, si silencieux et si mai- gouvernement de sa patrie : Satan convoque un á gre, que nous vous croyons à la fois Milton, la véritable parlement dans l'enfer; il le divise en « Mort et le Péché. »

deux chambres; il y a une chambre des pairs au Il ne me reste plus qu'à parler d'un autre per- Tartare. L'éloquence forme une des qualités essonnage du Paradis perdu, je veux dire de Mil- sentielles du talent de l'auteur : les discours proton lui-même.

noncés par ses personnages sont souvent des

modèles d'adresse ou d'énergie. Abdiel, en se MILTON DANS LE PARADIS PERDU.

séparant des anges rebelles, adresse ces paroles Le républicain se retrouve à chaque vers du à Satan : Paradis perdu : les discours de Satan respirent « Abandonné de Dieu, esprit maudit, dépouillé la haine de la dépendance. Mais Milton, qui, en- « de tout bien , je vois ta chute certaine; ta bande thousiaste de la liberté, avoit néanmoins servi malheureuse, enveloppée dans cette perfidie, Cromwell, fait connoître l'espèce de république « est atteinte de la contagion de ton crime et de qu'il comprenoit : ce n'est pas une république « ton châtiment. Ne t'agite plus pour savoir comd'égalité, une république plébéienne; il veut une « ment tu secoueras le joug du Messie de Dieu : république aristocratique et dans laquelle il ad- « ses indulgentes lois ne peuvent plus être inmet des rangs. « Si nous ne sommes pas tous « voquées; d'autres décrets sont déjà lancés contre

égaux, dit Satan, nous sommes tous également « toi sans appel. Ce sceptre d'or que tu repousses « libres : rangs et degrés ne jurent pas avec la sest maintenant changé en une verge de fer pour « liberté, mais s'accordent avec elle. Quidonc, en a meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien

droit ou en raison, peut prétendre au pouvoir « conseillé : je fuis, non toutefois par ton con« sur ceux qui sont par droit ses égaux , sinon en a seil et devant tes menaces; je fuis ces tentes « pouvoir et en éclat, du moins en liberté? Qui a criminelles et réprouvées, dans la crainte que * peut promulguer des lois et des édits parmi | « l'imminente colère, venant à éclater dans une

[ocr errors]
« PredošláPokračovať »