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J. J. ROUSSE A U. 27 querent qu'à des ouviages qu'un seul pouvoir faire, et qu'à des arts qui n'avoient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres , sains, bons et heureux, autant qu'ils pouvoient l'être par leur nature , et continuerent à jouir entr'eux des douceurs d'un commerce indépendant : mais dès l'instant qu'un Homme eut besoin du secours d'un autre ; dès qu'on s'apperçut qu'il étoit utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'in'troduisit, le travail devint nécessaire , et les vastes forêts se changerent en des campagnes riantes, qu'il fallur arroser de la sueur des Hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misere germeret croître avec les moissons.

La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit certe grande révolution. Pour le poëte , c'est l'or et l'argent ; mais pour le philosophe, ce sont le fer et le bled qui ont civilisé les Hommes,

et perdu le genre humain.

Les Hommes ne sont point fairs pour être entassés en fourmilieres, mais épars sur les terres qu'ils doivent culiiver. Plus ils se rassemblent , plus ils se corrom

pent. Les infirmités du corps, ainsi que les vices de l'ame, sont l'infaillible effet de ce concours trop nombreux. L'Homme est de tous les aniinaux, celui qui peut vivre le moins en troupeaux. Des Hommes entassés comme des moutons périroient tous en très-peu de tems. L'hajeine de l'Homme est mortelle à ses sem. blables : cela n'est pas moins vrai au propre qu'au figuré.

S'il ne s'agissoit que de montrer aux jeunes gens l’Homme par son masque, on n'auroit pas besoin de le leur montrer, ils le verroient toujours de reste ; mais puisque le masque n'est pas l'homme , et qu'il ne faut pas que són vernis les séduise , leur peignant les Hommes peignez-les-leur tels qu'ils sont; non pas afin qu'ils les haïssent, mais afin qu'ils les plaignent, et ne leur veuillent pas ressembler. C'est, à mon gré, le senti. ment le mieux entendu , que l'Humme puisse avoir sur son espece.

L'Etre suprême a voulu faire en tout honneur à l'espece humaine : en donnant à l'Homme des penchans sans mesure , il lui donne en même tems la loi qui les regle , afin qu'il soit libre et se commande à lui-même ; en le livrant à des

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passions immodérées il joint à ces passions la raison pour les gouverner ; en livrant la femme à des desirs illimi tés, il joint à ces desirs la pudeur pour les contenir. Pour surcroît , il ajoute encore une récompense actuelle au bön usage de ces facultés ; savoir , le goût qu'on prend aux choses honnêtes lorsqu'on en fait la regle de ses actions.

Les Hommes disent que la vie est courte , et je vois qu'ils s'efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l'employer, ils se plaignent de la rapidité du tems; et je vois qu'il coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l'objet auquel ils cendent, ils voient à regret l'intervalle qui les en sépare ; l'un voudroit être à demain ; l'autre au mois prochain ; l'autre à dix ans de-là; nul ne veut vivre aujourd'hui ; nul n'est content de l'heure présente , tous la trouvent trop lente à passer.

Mortels, ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature ? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte , puisqu'elle ne l'est pas encore assez à votre gré ? Ś'il est un seul entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses desirs pour ne jamais souhaiter que le

tems s'écoule, celui-là ne l'estimera pas trop courte : vivre et jouir seront pour lui la même chose ; et dûr-il mourir jeune , il ne mourra que rassasié de jours.

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ÉTUDE DE L'HOMME. Un coeur droit est le premier organe de la vérité ; celui qui n'a rien senti ne sait rien apprendre ; il ne fait que florter d'erreurs en erreurs , il n'acquiert qu'un vain savoir et de stériles connoissances, parce que le vrai rapport des choses à l'homme, qui est sa principale science , lui demeure toujours caché. Mais c'est se borner à la premiere moitié de cette science , que de ne pas écylier encore les rapports qu'ont les choses entr'elles, pour mieux juger de ceax qu'elles ont avec nous. C'est peu de connoître les passions humaines, si l'on n'en sait apprécier les objets; et cette féconde étude ne peut se faire que dans le calme de la méditation.

La jeunesse du sage est le tems de ses expériences, ses passions en sont les instrumens ; mais après avoir appliqué son ame aux objets extérieurs pour les

sentir , il la retire au-dedans de lui pour les considérer, les comparer ,

les connoître.

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LIBERTÉ DE L'HOMME. Nut être matériel n'est actif par luimême, et moi je le suis. On a beau me disputer cela , je le sens

et ce sentiment qui parle est plus fort que la raison qui le combat. J'ai un corps sur lequel les autres agissent , et qui agit sur eux ; certe action réciproque n'est pas douteuse : mais ma volonté est indépendante de mes sens, je consens ou je résiste , je succombe ou je suis vain, queur , et je sens parfaitement en moimême quand je fais ce que j'ai voulu faire , ou quand je ne fais que céder à mes passions. J'ai toujours la puissance de vouloir , non la force d'exécuter. Quand je me livre aux sensations , j'agis selon l'impulsion des objets externes. Quand je me reproche cette foiblesse , je n'écoute que ma volonté, je suis esclave par mes vices, et libre par mes remords ; le sentiment de ma liberté ne s'efface en moi que quand je me dépra

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